Tactique

Damien Della-Santa : “Les préférences motrices et cognitives, c’est partir du joueur et de son individualité” (1/2)

Reconnu par ses pairs comme entraîneur, titré à plusieurs reprises chez les jeunes et en amateur, primé comme éducateur, Damien Della-Santa s’est formé pendant plus de dix ans à la périodisation tactique. Avant de s’attaquer aux préférences motrices et cognitives. Celui qui coache aujourd’hui individuellement des joueurs professionnels a déjà une riche carrière. Gardien de but amateur, il décide finalement d’entraîner dès l’âge de 14 ans, puis d’ajouter une nouvelle corde à son arc en se formant aux nouvelles formes de management. Autant d’approches innovantes, encore méconnues du grand public, sur lesquelles nous sommes revenus dans un entretien en deux parties.


Vous êtes spécialiste en préférences motrices et cognitives, deux notions assez étrangères au grand public. Avant tout, en quelques mots, en quoi cela consiste ?

Les préférences motrices, déjà, c’est démontrer que pour une même intention, on n’a pas tous la même manière de faire. Quand un joueur tire au-dessus du but, on lui dit qu’il a le corps trop en arrière. Je pense que n’importe quel joueur de foot est capable de mettre ses épaules tout à fait en avant et tirer au-dessus. Parce que le vrai critère, c’est le fait de taper le ballon en-dessous. Ce qui impacte, ce n’est pas la chorégraphie du corps, car ce qui fait notre corps est individuel. Et d’ailleurs, on n’arrive jamais à répéter le même geste deux fois de suite.

Les préférences motrices, c’est aider les joueurs à connaître le bon fonctionnement de leur activité motrice. Aujourd’hui, les entraîneurs fondent leur légitimité sur la correction technique. “Mets les bras comme ça”, “mets les jambes comme ça”, alors que ce qui compte, c’est l’intention et où on touche le ballon. Sur les préférences cognitives, c’est la même chose, c’est-à-dire que chacun a son propre fonctionnement et chacun a des besoins différents. Certains joueurs sont galvanisés par un contexte fort de compétition alors que d’autres, même à très haut niveau, c’est le plaisir qui va leur donner de l’énergie. Des joueurs vont apprécier qu’on soit cash avec eux sur ce qui n’allait pas, il y en a d’autres qui n’apprécient pas si on ne prend pas le temps de reconnaître ce qu’ils ont fait de bien.

“Pour une même intention, on a pas tous la même manière de faire. Ce qui impacte n’est donc pas la chorégraphie du corps”

Damien Della-Santa

Les clubs avec qui j’ai travaillé dans l’élite avaient tous déjà remarqué des profils, parce qu’ils ont cette expérience. Mais surtout parce qu’il y a déjà eu un problème et qu’ils ont réalisé : “Tiens, quand je dis ça à ce joueur, ça ne marche pas”. Ils ne le referont plus mais en attendant, il y a déjà eu un problème. Le profilage leur permet de gagner du temps et c’est aussi faire comprendre au joueur que si son entraîneur s’adresse comme ça à lui, c’est qu’il n’est pas pareil, qu’il ne lui veut pas forcément du mal, même si lui peut le ressentir comme cela. C’est se connaître mieux pour mieux affronter les contextes. Le joueur qui fonctionne à la compétition, autant dire qu’en 32ème de Coupe de France, il n’a aucune énergie. Donc on peut travailler sur la façon dont ce joueur peut s’entraîner à avoir plus d’énergie et d’envie par rapport à son contexte. Par exemple, en en faisant un challenge personnel.

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Qu’est-ce que l’approche Action Types ?

C’est une approche qui centre l’accompagnement du joueur sur l’intention et pas sur la chorégraphie ou la manière de faire, que ce soit sur le plan moteur ou sur le plan cérébral. C’est vraiment le respect de l’individualité, ne pas catégoriser et plutôt partir de qui sont les gens pour les aider à se développer.

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Les préférences motrices et cognitives semblent être un outil décisif. Comment les utiliser à bon escient ?

Les préférences motrices et cognitives toutes seules ne servent à rien. Ce sont des informations qui ne servent à rien si on ne sait pas les utiliser. C’est comme les data : en soit, une data ne sert à rien, elle a un sens selon ce que tu en fais. Le chiffre prend du sens selon le contexte. Les préférences motrices et cognitives n’ont du sens que pour répondre à une problématique spécifique football. Elles ne sont qu’un outil de plus pour l’entraîneur.

Si tu les maitrises mais que par exemple, tu ne comprends pas les problématiques inhérentes d’un 2 contre 1, ou la différence entre ce qu’il y a dans la tête d’un remplaçant en DH et en Ligue des Champions, tu ne peux pas bien les utiliser. J’ai eu un top club avec le cas d’un joueur qui a un problème technique précis récurrent, qui plombe le projet de jeu de l’équipe. Le staff n’a pas su résoudre ce problème et c’est là que j’interviens. Savoir qu’un joueur qui joue en R1 a tel profil, ça n’a pas d’intérêt. Par contre, se servir de cette information pour gérer un problème de gestion de profondeur, de jeu long ou de placement, là c’est intéressant.

“Les préférences motrices et cognitives n’ont du sens que pour répondre à une problématique spécifique football”

Damien Della-Santa
Damien Della-Santa, ici en action avec un jeune joueur, à l’Avant Garde Caennaise, pour celui qui est passé par la réserve du Stade Malherbe de Caen.

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Vous dites pouvoir dégager jusqu’à 32 profils moteurs et jusqu’à 192 profils cérébraux lors des scans que vous réalisez. Comment se déroulent ces scans ?

Ils se font à partir de tests moteurs, des petits tests de coordination et d’organisation. Cela permet de détecter les préférences et à partir de là, je fais un travail de lien entre ces préférences et comment ça se traduit sur le terrain. Cela permet de comparer le comportement attendu. Qu’on soit clair, il y a des joueurs qui font des choses pas du tout en adéquation avec leur profil moteur mais qui marchent. Et ça, on ne va surtout pas le changer.

Par contre, quand ça ne marche pas, on va guider le joueur vers ce que ses préférences motrices prédisent et aider à changer ça. Et bien souvent, ça marche. L’autre manière de scanner, c’est bien souvent quand je travaille avec les clubs européens, il y a une méthode de profilage indirect en regardant des images. Il faut entre 80 et 100 actions pour prédire avec quasi-certitude le profilage du joueur.

“En ayant vu 100 actions d’un joueur je suis en mesure de dire avec quasi-certitude son profil moteur”

Damien Della-Santa

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Professeur à l’Institut des Sciences du Sport, Wolfgang Schöllhorn est à la base du concept d’apprentissage différentiel, qui part du postulat selon lequel chaque personne est différente et exige ainsi une pédagogie différenciée. Comment un entraîneur peut-il appliquer cette méthode alors qu’il délivre, pour le plus clair de son temps, un discours global ? 

C’est encore plus facile ! L’apprentissage différentiel est très associé aux préférences motrices, c’est très compatible. Le professeur en question est très adepte des préférences motrices. Je te donne un exemple : une passe, il faut qu’elle arrive dans le bon espace, le bon timing et avec la contrainte du haut niveau, c’est-à-dire que si tu es joueur de Ligue 1, elle doit être faite à telle vitesse. Ce qui est important, c’est si elle arrive bien, pas le comment. Ce que démontre le professeur, c’est qu’on est tous différents. Le comment, ça ne marche que si on est tous pareils. Mais ce n’est pas le cas.

Là où la pédagogie différenciée va encore plus loin, c’est qu’une même personne ne fait jamais la même chose deux fois. Un penalty par exemple n’est jamais le même, le point est peut-être à 11 mètres ou 11,02 mètres, le poteau est peut-être un peu plus grand ou plus petit, l’herbe est peut-être plus haute, etc. Donc même sur un geste identique, on ne refait jamais la même chose et le programme moteur est différent. Le professeur démontre même que si l’on peut reconnaître quelqu’un à sa marche, on ne marche pas tous les jours pareillement, il y a toujours la fréquence, le pas ou quelque chose d’autre qui change.

Donc quand on travaille le développement technique, pourquoi veut-on faire répéter le même geste ? Ce qui est important n’est pas de répéter un geste, c’est de répéter le processus de réflexion et de construction d’un geste. Si on demande dix fois de suite combien font deux fois trois, la personne va dire à chaque fois six. Mais on n’aura pas travaillé les tables de multiplications, la personne qui répond aura répété et au bout d’un moment, elle répondra automatiquement. Alors que si je mélange les multiplications, elle recalcule à chaque fois, elle refait le processus de construction plusieurs fois et là on travaille.

“L’apprentissage différentiel, les préférences motrices et cognitives sont parfaitement compatibles et complémentaires”

Damien Della-Santa
Damien Della-Santa, ici en 2018 à Valence lors d’un séminaire sur la périodisation tactique, sujet qu’il étudie depuis la fin des années 2000.

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Paco Seirul Lo a aussi travaillé sur cette question avec Wolfgang Schöllhorn. Mais il aussi évoqué les échauffements qui n’existent pour lui que pour rassurer émotionnellement les joueurs, et le fait que l’on prépare souvent des athlètes puis qu’on les forme au football, et pas l’un dans l’autre. Quelle est votre position vis-à-vis de ces travaux ?

Alors déjà, je ne les connais pas tous ! (rires) Mais sur ce que tu me dis, ça me plaît. Cela va clairement dans le sens de l’asymétrie, de la périodisation tactique dont je suis un grand convaincu depuis plus de 10 ans. Pour moi, ce qu’il dit est une évidence, mais ça reste une conviction personnelle pour le coup.

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J’en reviens à votre rôle d’entraîneur. En tant que partisan et connaisseur de la périodisation tactique, quelle est votre position vis-à-vis des méthodes telles que la motricité sans ballon, les échelles de rythme ? Et plus généralement les entraînements sans ballon ? Considérez-vous que tout entraînement doit tourner autour du ballon dans un contexte tactique ?

La périodisation tactique dit que chaque seconde de ton entraînement doit être tournée vers ton projet de jeu, ce qui est très différent. Vitor Frade [théoricien de la périodisation tactique, Ndlr] dit de manière très humoristique que si pour toi jouer aux cartes amène quelque chose au projet de jeu, alors jouer aux cartes est un entraînement de veille de match. C’est-à-dire que si ta conviction c’est que, pour ton projet de jeu, il faut en passer par un travail sans ballon, alors c’est autorisé, puisque tu fais tourner ta séance autour de ton projet et des outils pour y parvenir.

Après, on est d’accord, il faut que ce soit des efforts contextualisés dans le cadre football. Mais c’est une croyance de croire que périodisation tactique signifie ballon. J’ai vu un coach dont l’équipe ne mettait pas assez d’intensité dans les petits jeux, il les a punis avec du fractionné. Et bien c’était dans son modèle de jeu, puisqu’avec ça il les a façonnés dans l’état d’esprit grâce à ce fractionné.

“La périodisation tactique dit que chaque seconde de ton entraînement doit être tournée vers ton projet de jeu”

Damien Della-Santa
Conjuguant et cumulant de nombreuses expertises, l’avant-gardiste dans l’âme travaille auprès de nombreux clubs de l’élite et grands clubs étrangers.

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En tant qu’entraîneur, parvenir chorégraphiquement ou mécaniquement à un exercice, une série ou un procédé, c’est central ou vous laissez place au déchet, aux inconnues ?

Il m’est arrivé très souvent de raccourcir les entraînements parce qu’il n’y avait pas d’intensité. Je préfère une heure d’entraînement intensif qu’une heure et demie à 2 km/h. Il y avait du déchet à la fin mais c’est justement au niveau de l’intensité de concentration que je les fais progresser. Mais des fois, ça craque : il fait froid, ils ont bossé la journée, etc. Sinon, j’aimais bien les faire travailler une heure à cette intensité là et après, 30 minutes ou plus devant le but par exemple. Dans une autre atmosphère, plus technique et détendue, afin de faire durer l’entraînement.

Et puis j’essaie qu’il n’y ait jamais plus de trois minutes entre chaque procédé, ce qui est un challenge, pour faire passer les consignes, installer, etc. J’y parviens car on est sur du jeu, que je garde les mêmes équipes tout au long de l’entraînement, mais dans un autre contexte, je ferais peut-être différemment. Mais jusque-là, j’ai pu appliquer ça partout.

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Pour vous qui avez côtoyé et côtoyez encore le milieu amateur de près, quels sont ses principaux maux ?

Avant de parler des maux, j’ai envie de dire que le foot amateur est exceptionnel (rires), qu’il y a des gens formidables qui se donnent bénévolement ou presque. Et que socialement comme sportivement, c’est génial ! Quand ça dysfonctionne un peu, c’est quand on n’est pas adapté au contexte. Typiquement, quand tu entraînes des U11 district comme des séniors R1, ou quand tu es président d’un club de D3 et que tu te prends pour Jean-Michel Aulas. D’ailleurs, si je retournais en amateur, je serais bien moins exigeant et plus compréhensif.

Mais ça ne veut pas dire qu’il faut abandonner l’idée de progresser. Un premier exemple : il y a 10 ans, j’utilisais la vidéo chez les féminines et à cette époque, peu le faisaient. C’était bénéfique. Par contre, deuxième exemple, je mettais les rendez-vous trois heures avant le match pour des amateurs. En Angleterre c’est une heure et demie avant. Pour te dire, si j’avais pu faire une mise au vert, je l’aurais fait, mais ça n’a aucun sens. Je l’avais copié sans l’adapter au contexte.


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