Tactique

Damien Della-Santa : “Le meilleur entraîneur, c’est celui qui comprend le mieux son contexte” (2/2)

Du haut de ses 31 ans, Damien Della-Santa a un CV pléthorique. Sa précocité et son avant-gardisme lui ont valu d’être adjoint de la réserve et des U19 Nationaux de Caen dès l’âge de 18 ans. Mais également de réaliser un passage à l’AC Ajaccio et d’officier comme entraîneur principal en régional ou avec des féminines. Fort de ce parcours, il travaille avec de nombreux clubs de l’élite, à l’étranger mais également dans la cellule attaquant de la FFF. Suite et fin de notre entretien.


Vous avez commencé à entraîner à l’âge de 14 ans. Dans quelle mesure avez-vous fait de cette particularité une force pour prendre de l’avance dans votre cheminement d’entraîneur et intellectualiser votre modèle de jeu ?

La première chose, c’est que j’ai fait des erreurs plus tôt. J’entraînais des U9 et je n’avais pas vraiment compris ce qu’était qu’un éducateur à ce moment-là, c’est-à-dire que je n’avais pas les critères pour un éducateur U9. Il vaut mieux les faire à 14 ou 15 ans qu’à 30 ans car ça permet de corriger, de prendre du recul et déjà à 17 ou 18 ans de trouver sa voie. Je me suis toujours considéré comme un entraîneur en construction. J’ai entraîné des équipes différentes : des garçons, des filles, des sélections universitaires, des jeunes, des séniors. J’ai fait toutes les catégories d’âge, tous les niveaux : district, DH, etc. Vraiment, j’ai tout balayé et l’objectif était vraiment de savoir ce que je voulais.

Cela me permet aujourd’hui, à 31 ans, d’avoir 15 ans d’expérience derrière moi dans un métier qu’on commence, généralement, après sa carrière de joueur. Concernant le jeu, je me suis inspiré de beaucoup d’entraîneurs pendant ces années-là, notamment Mourinho, et cela m’a permis de confronter mes idées en essayant, en ayant des contextes différents et en faisant des erreurs. Ce que j’en ai tiré, c’est que tout dépend de ton contexte, même si des idées sont restées et que des caractéristiques demeurent propres à mes équipes.

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L’Allemagne, avec l’école Hoffenheim-Leipzig, a formé de nombreux entraîneurs comme Thomas Tuchel, Julian Nagelsmann, Ralf Rangnick voire Jürgen Klopp, qui puisent leurs méthodes dans des recherches universitaires psychologiques, émotionnelles, physiologiques, etc. Ailleurs, ce profil est en recrudescence. Avec le parcours qui est le vôtre, cela vous inspire quoi ?

On fait un métier où c’est celui qui gagne qui a raison. Mais ce n’est pas parce que tu as gagné que tu as raison sur tout. Et l’idée essentielle, c’est ça : il y a des biais cognitifs qui montrent bien que quand la personne gagne, il faut tout faire comme elle alors que cette personne, comme tout le monde, a des défauts. Il n’y a pas de savoir absolu. Des fois, il y a des contextes où l’on peut gagner facilement et d’autres où on peut bien travailler mais ne pas gagner. Il est essentiel d’avoir une ouverture d’esprit importante, ne pas se contenter d’un “oui mais on a toujours fait comme ça” et critiquer la moindre chose qui sort du cadre.

A partir de 2010, j’ai travaillé sur la périodisation tactique. Il y a dix ans, on me disait que c’était n’importe quoi comme méthode d’entraînement et aujourd’hui, ça commence tout juste à rentrer dans les mœurs. Et je le vois aussi sur les préférences motrices et cognitives. Plus les clubs jouent à haut niveau, plus ils sont ouverts. 90% des clubs avec qui je travaille sont en Ligue des champions. Des fois, il faut accepter que la solution puisse venir d’une autre discipline que la sienne, et dans ton exemple, les Allemands l’ont compris. Après, ce n’est pas parce que tu utilises la recherche universitaire que ce que tu fais est bien et que tu réussis. Mais c’est vrai qu’il y a un conservatisme ambiant : ceux qui forment ont réussi et donc, de bonne foi, ils n’imaginent pas pourquoi on devrait en changer puisqu’ils ont réussi.

Sauf qu’il y a plusieurs solutions pour réussir. Pour en revenir aux universitaires et entraîneurs, avoir un savoir théorique n’implique pas de savoir le transmettre et de savoir gagner. Je pense que ce profil va avoir de plus en plus de place dans les staffs, comme entraîneur principal je ne suis pas sûr. Un entraîneur, aujourd’hui, son métier, c’est tirer le meilleur de son staff : en Angleterre, on a des staffs de 25 personnes maintenant. Il y a une quantité d’expertise immense, mais il faut savoir en tirer l’essentiel pour ne pas noyer les joueurs. Ils doivent jouer un maximum à l’instinct, donc on doit aménager un bon contexte. Il y a aussi ta capacité à le transmettre aux joueurs et ce qu’ils vont en faire. Tout ça, ce sont des compétences managériales. L’entraîneur a des idées mais il est entouré de plus en plus de personnes qui ont, elles aussi, des idées.

“On fait un métier où c’est celui qui gagne qui a raison. Mais ça n’est pas parce que tu as gagné que tu as raison sur tout”.

Damien Della-Santa
Julian Nagelsmann, ici à gauche, et son compatriote Ralf Rangnick, deux innovateurs et importateurs de recherches universitaires sur l’homme, le joueur et l’individu sportif.

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Justement, vous portez un style propre, mais comme n’importe quel entraîneur ou éducateur vous avez des sources. Chez qui avez-vous emprunté des idées ou des méthodes ? Quelles idées le cas échéant ?

Je vais en citer quatre. Ils peuvent paraître éloignés mais ont des points communs. J’aime beaucoup l’approche tactique pragmatique de Mourinho où il est capable de tirer le meilleur de ses joueurs, mais également sur le plan technique. Ensuite, j’aime énormément la vision du management que partage Ancelotti dans ses deux livres. Cela m’a beaucoup inspiré. Il démontre qu’on peut être un grand entraîneur, avoir des grands joueurs, être apprécié par son vestiaire sans être un militaire. On peut être un leader, très exigeant, et être humain. C’est ma conviction. Et c’est loin de l’image du chef de guerre qui crie sur ses troupes.

Sur un plan offensif, ce que font les équipes de Guardiola est très intéressant. J’aime aussi la simplicité, au sens positif du terme, et l’efficacité d’un Deschamps. Il a une capacité à aller à l’essentiel. Sinon, je ne peux pas tous les citer mais j’ai échangé avec une quinzaine d’entraîneurs de Ligue 1 et Ligue 2, et ils m’ont tous appris quelque chose. Même en amateur, il y a toujours une façon de faire, une astuce à aller chercher.

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Vous êtes contributeur pour Vestiaires Mag, un magazine qui nourrit de nombreux éducateurs et entraîneurs en France et qui fait même partie intégrante de certains diplômes, à titre de lecture. À quoi reconnait-on un bon formateur ou un bon éducateur ?

C’est une question difficile (rires). En tout cas, j’ai vraiment commencé à devenir éducateur, dans ma tête, au moment où le magazine est sorti. J’étais un très fidèle lecteur et je décortiquais tout. Je ne sais pas si on peut l’appeler “bon” éducateur ou formateur mais un éducateur efficace, c’est quelqu’un qui a compris son contexte d’abord. Tu ne peux pas entraîner les U14 d’un petit club départemental comme les U14 d’un club pro ou même d’un très bon club régional. Egalement, tu ne peux pas former un entraîneur qui passe son initiateur 1 [ premier diplôme ou module d’éducateur, ndlr] comme tu formes un autre qui passe le DES [diplôme du 6ème degré qui correspond à un entraîneur de N2 ou N3 par exemple, ndlr].

Et des fois, tu ne peux pas entraîner en ville comme dans un club rural, ou dans un club avec telles ou telles valeurs. Tu n’entraînes pas au Real comme au Barça. Demain, l’entraîneur qui arrive au Barça et qui joue en bloc bas et contre, il ne fait pas une heure. C’est une erreur que beaucoup font et que j’ai fait : vouloir reproduire ce que les autres font et plaquer un modèle sans comprendre le contexte. Un bon éducateur ne met pas les gens dans des cases, ne catalogue pas. C’est plutôt partir de la personne, de ses compétences, son talent, sa philosophie, ses croyances et chercher à la faire grandir. Quand j’interviens, que ce soit dans le milieu scolaire, universitaire, pro ou amateur, je pars des gens et de ce qu’ils sont.

“Tu gagnes les matchs par les transitions et les coups de pieds arrêtés et tu existes dans ton championnat parce que tu sais utiliser le ballon et le récupérer”

Damien Della-Santa
Vitor Frade, théoricien et praticien de la périodisation tactique, qui veut que chaque seconde du temps d’entraînement se dédie au modèle de jeu. Une approche qui a façonné la construction intellectuelle du modèle Della-Santa. (Crédit : @TacticaFrade)

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Vous avez écrit un livre sur la construction intellectuelle et pratique d’un modèle de jeu. En 2021, quel est votre modèle ?

Pour être tout à fait honnête, ça fait quelques années que je n’ai plus d’équipe car je travaille exclusivement sur de l’individuel désormais. Je suis absolument convaincu de deux choses : tu gagnes les matchs par les transitions à la récupération et les coups de pied arrêtés et tu existes dans ton championnat parce que tu sais utiliser le ballon et le récupérer. Tu ne peux pas exister si tu ne sais pas utiliser le ballon et défendre collectivement. Tu peux avoir les deux mais ne pas gagner. La différence se fait toujours, au niveau où j’ai entraîné en tout cas, sur la capacité à marquer quand tu récupères le ballon et sur coup de pied arrêtés.

Mes équipes ont souvent eu ces caractéristiques là. Personnellement, je préfère le 4-4-2 avec un pressing haut. Car au niveau où j’ai entraîné, les défenseurs ne sont pas en mesure de se sortir d’un pressing. 99% du temps si tu presses bien à ce niveau, tu récupères le ballon. Donc je m’adapte à ce contexte comme je le disais précédemment. Quand j’étais en Bretagne, on allait jouer sur synthétique chaque week-end et quand je suis arrivé en Picardie, il y avait trois terrains synthétiques et des terrains qui étaient des champs une partie de l’année. Donc tes idées de relances courtes, t’as beau avoir les joueurs, l’idée, si le terrain est en boue ou est gelé six mois de l’année, tu ne peux pas le faire car c’est contre-productif pour tes joueurs et tu perds les matchs. Sur l’utilisation du ballon, je travaille sur la création des supériorités numériques, selon où sont mes meilleurs joueurs.

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Quelles seraient les principales consignes et orientations que vous donneriez lors des premières séances si vous preniez une équipe comme entraîneur principal ?

Il y a des exercices que je fais très souvent dans l’année comme “le ballon ne s’arrête jamais”, où le ballon passe à l’adversaire s’il s’arrête, et de manière générale, je demande à être sur l’intensité. C’est assez impressionnant comment on peut, simplement en exigeant que le ballon ne s’arrête pas, accélérer significativement la circulation du ballon et augmenter le niveau avec. Alors, au début, ça leur demande tellement qu’ils sont fatigués rapidement, mais après ils ont l’impression de bien jouer, de s’exprimer, ils sont connectés. Au début de la saison, je vais toujours insister sur le fait de défendre haut, parce que le jeu commence à la récupération et j’insiste aussi sur l’installation d’une intensité de concentration.

Dès que tu as la maîtrise du ballon, on part sur du un contre un. Une des plus grandes aberrations du foot amateur, c’est qu’en U9 ou U11, le joueur qui dribble est mal vu et on lui demande de lâcher le ballon. Et sur qui ce même club qui joue en Seniors DH va-t-il mettre les 500 € pour payer un joueur ? Sur un joueur qui dribble. On forme les joueurs en leur interdisant de dribbler et au final en Seniors, on va aller chercher des joueurs qui dribblent. Idem pour marquer, “joue pas la carotte, ne fais pas que marquer et va défendre”. Mais en Seniors, on ne va payer que le joueur qui est capable de marquer. C’est essentiel pour moi, ça ne me choquerait pas qu’on fasse du un contre un en U9.

“Une des aberrations dans la formation c’est d’interdire aux jeunes le dribble”

Damien Della-Santa
Damien Della-Santa, ici aux côtés de Thomas Desson dans l’émission l’Expresso sur Bein.

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Le deux contre un, dans un football où l’intensité et la pression sur le porteur ne cessent de croître, vous le placez où justement ?

C’est la base du foot de haut niveau. Une fois que tu sais jouer un deux contre un, tu sais tout faire, et d’ailleurs certains joueurs professionnels ne savent pas les jouer et m’appellent pour les travailler. Soit tu as l’option de jouer le un contre un, soit tu te sers du partenaire pour éliminer ou donner. A quel moment je vais fixer ? A quel moment je fais la passe ? Quel déplacement je vais faire pour permettre à mon partenaire de mieux le jouer ? Est-ce que je dédouble ? Est-ce que je me mets proche du joueur ou loin ? Comment j’oriente mon corps ? Quelle prise de balle je fais ? Quel timing ? Quand on sait faire ça, on sait jouer au football.

D’ailleurs quand on regarde les équipes qui dominent, elles ne font que de la gestion spatiale de supériorités numériques. Et la première des supériorités numériques, c’est le deux contre un. Et dans la formation, on ne le travaille pas assez : si un U13 sait jouer une supériorité numérique, tout ce qu’il aura à faire en foot à 11, c’est les identifier. On pourrait faire un livre entier sur le deux contre un. Et après vient le trois contre deux. Comment va-t-on parvenir à isoler le joueur dans un trois contre deux ? Le seul boulot ensuite, ça va être répartir les supériorités numériques sur le terrain. Si on a le meilleur dribbleur du championnat, on peut se permettre de le mettre en un contre un. Mais dans la formation, ça n’est pas acquis, on doit le reprendre en Seniors alors que ça devrait être acquis en U13…

Dans un centre, tu as peut-être un ou deux joueurs sur vingt qui passent professionnels. Ce joueur-là est le meilleur de sa génération et comme il est le meilleur, on le laisse tranquille. Et on met toute son énergie pour que les 18 ou 19 autres atteignent son niveau, plutôt que sur celui qui va alimenter l’équipe première. Bien souvent, ils sont meilleurs athlétiquement ou techniquement, ça se vérifie toujours. Et donc il n’ont pas besoin de travailler leur réflexion tactique.

Sauf que quand ils passent professionnels, ils sont entourés exclusivement de joueurs comme eux : au-dessus du lot. Et là, la différence se fait sur l’intelligence de jeu et la tactique individuelle. Sauf qu’ils ne l’ont pas bossée dans leur formation. Et c’est ça ce qui me donne du travail, j’ai tout un tas de joueurs entre 22 et 25 ans qui m’appellent pour passer un cap individuellement. C’est ça l’avenir du métier d’entraîneur.

“L’entraîneur individuel c’est l’avenir et le présent du foot moderne”

Damien Della-Santa

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C’est sur ce genre d’interventions que votre rôle prend tout son sens ?

L’entraîneur individuel a toute sa place aujourd’hui. Et mon rôle c’est ça : grâce à ma connaissance du jeu et du fonctionnement des joueurs, notamment avec les préférences motrices, venir en ressource. Pas apprendre à jouer au football, mais apprendre par exemple qu’en adoptant telle posture il favorise l’échec, apprendre à prendre conscience de son corps. Très souvent, on corrige l’action alors que l’action est conditionnée par la perception. Les joueurs font des erreurs techniques car ils n’ont pas donné les bonnes informations à leur cerveau sur le positionnement du coéquipier, des adversaires, la vitesse du ballon, etc. Et donc la réponse motrice est nécessairement pas adaptée. La correction ne se fait pas sur le plan technique mais sur la perception, c’est-à-dire la façon de se projeter dans un espace ou une situation.

Par exemple, prenons deux personnes perdues dans une forêt en Angleterre, l’un est bilingue, l’autre non et sans 4G. L’un perçoit cette situation comme une opportunité de demander son chemin et s’orienter, l’autre comme une situation de galère. La perception dépend de qui on est. Et la connaissance de soi permet de mieux percevoir. Un autre paradoxe, c’est les jeunes qui jouent peu. En formation, ils ont huit ou neuf entraînements. Ils arrivent en professionnels et passent à quatre ou cinq entraînements, ils jouent moins, sont payés plus cher, sont moins fatigués et ils ont plus de temps. Et on n’utilise pas ce potentiel pour les faire travailler sur tout ça.


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