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Crever l’écran

Les débats furent longs et âpres. Une question, une seule et unique question arriva à déchaîner les passions et autres joutes verbales. Cette dernière fut la suivante : le football doit-il ou non reprendre ? Depuis, la France est restée seule à quai. Désormais, les questions sous-jacentes à l’originelle se révèlent. Ces dernières interrogent la nature même d’un sport dont les poreuses frontières séparent péniblement la pratique sociale et le divertissement pur. Dans ce questionnement nous retrouvons, inlassablement, le supporter, mais aussi, l’écran. Ces deux entités, interdépendantes, s’opposent. Quand le premier est l’âme de sa pratique, le second est le fossoyeur divertissant. Dans cet affrontement symbolique, est-ce le football qui crève l’écran ou le football qui crève sur l’écran ?


Les dernières semaines furent à l’origine d’un lot non négligeable de scènes rocambolesques. Ces scènes sont celles d’un football que nous ne connaissions pas, en temps de crise sanitaire et sans public dans les stades. Ce football d’un autre monde est celui dans lequel le concept d’ironie se vérifie, comme jamais auparavant. Premier paradoxe teinté d’ironie, et de taille, est la place prépondérante du public dans les analyses alors même que celui-ci est absent. 

Cette présence fantôme s’est faite ressentir lors de la finale de la Coppa d’italia, le 17 juin dernier. Pour beaucoup, ce fut la victoire d’une équipe napolitaine, alors moribonde en début de saison, face à l’ogre turinois. Pour d’autres, ce fut un spectacle, si tant est que ce mot soit adéquat, de ce que le ballon peut avoir de plus ridicule. Afin de palier les immensités désertiques qu’étaient les gradins du Stadio olimpico de Rome, des bandes de couleurs furent générées artificiellement. Certaines disparaissant de manière régulière dans le but de laisser place au logo d’une célèbre marque de soda, partenaire de la compétition. Proches de provoquer des crises épileptiques, cette irruption publicitaire ainsi que la basse qualité de ces animations appuient l’idée selon laquelle nous pouvons vraiment devenir « malades de football ».  

C’est l’Allemagne, qui parmi les grands championnats, fut la première à reprendre les chemins des terrains. Cette reprise du football d’un autre genre dans un championnat médiatisé provoqua les premières polémiques autour de l’absence du public. Certains questionnèrent la légitimité de bandes son de supporters afin de faire oublier leur disparition temporaire et dans le but de proposer un divertissement qualifié « d’optimal », au spectateur. D’autant plus que ces dispositions sonores étaient souvent l’initiative d’un réalisateur étranger et non pas celle des autorités footballistiques allemandes.

Ainsi, la situation actuelle affermit l’aspect technique face à l’aspect social du football. Le premier s’incarne à travers l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) et les éléments audios et numériques précédemment cités, le second s’incarne dans le public, les joueurs et le corps arbitral. Chaque utilisation de la VAR appuie un peu plus l’absence de toute interaction entre les supporters et les faits d’un match. Car oui, un tel interlude technique se déroule alors dans un terrible et effrayant silence. Le surnom de « cathédrale » du stade de San Mamès où l’Athletic Bilbao évolue prend alors tout son sens et plus encore dans ces moments solitaires d’un arbitre, le regard fixé sur son petit écran niché au bord du terrain. 

Sur le terrain, le libre arbitre ne règne plus. L’introduction de la VAR a incontestablement entrainé une dépendance logistique de l’arbitre, qui du seul fait de ce fameux écran, est presque associé au simple rôle de spectateur au match. La pression, tout comme les réactions positives et négatives des supporters ponctuant la décision arbitrale, ne sont plus. Le rythme du match en est complètement altéré et les plaintes des joueurs deviennent insuffisantes pour combler un tel vide. L’importance actuelle accordée à nos écrans relègue toute dimension sociale au second plan. Que cela soit l’arbitre avec les joueurs et les supporters avec le terrain. 

La crise actuelle, en affichant nos paradoxes, questionne nos pratiques. En France, ces dernières semaines furent d’ailleurs l’occasion de reconsidérer l’encadrement et la place du supportérisme, dans le sillage du rapport parlementaire des députés Sacha Houlié et Marie-Georges Buffet. Quelle ironie pour la France, pays ayant décidé de ne pas reprendre le football et pour lequel de surcroit, le public n’est ni devant son écran ni dans les stades. 

No pyro

Le 22 mai 2020 était enregistré auprès de la Présidence de l’Assemblée nationale le rapport d’information sur « les interdictions de stade et le supportérisme ». Dans celui-ci, ses rapporteurs que sont Sacha Houlié (LREM) et Marie-Georges Buffet (PFC) abordèrent plusieurs thématiques allant de la pyrotechnie au rôle social des clubs, en passant par les Interdictions administratives de stade (IAS).  L’une des conclusions les plus relayées de ce rapport est celle appelant à la légalisation des fumigènes dans les stades. Si ce voeu des deux députés est largement commenté c’est parce que l’objet de celui-ci est au coeur de la discorde, et ce, depuis de nombreuses années.

En France, leur interdiction dans les enceintes sportives remonte à la loi du 6 décembre 1993, dite « loi AlliotMarie ». L’article L. 332-8 du code du sport est on ne peut plus clair sur la question car interdisant « le fait d’introduire, de détenir ou de faire usage des fusées ou artifices de toute nature ». En cas d’entrave et d’identification, l’individu risque trois ans de prison ainsi que 15 000 euros d’amende. De manière extensive, une interdiction de stade, de maximum cinq années, peut être prononcée.

Sacha Houlié, député de la Vienne et l’un des rapporteurs du Rapport d’information sur les interdictions de stade et le supportérisme (AFP)

Les rapporteurs dénoncent l’hypocrisie se greffant autour de la pyrotechnie. Tout d’abord, malgré la loi et le risque, les fumigènes sont largement utilisés dans les stades français, qu’ils soient professionnels, ou non. Au cours de la saison 2018-2019, on comptabilise 2054 fumigènes allumés en Ligue 1 et 445 en Ligue 2. Pour la première division française, cela revient à un total d’environ 54 par journée de championnat. La responsabilité pénale et civile des clubs étant engagée, ces derniers sont aussi punis, via des fermetures de tribunes. Pour démontrer l’imbroglio de la situation, le rapport souligne justement que les « sanctions posent un grave problème juridique en contrevenant à l’individualisation des sanctions et aboutissant à punir des supporters n’ayant commis aucune faute ».

En effet, la commission de discipline de la Ligue de Football Professionnel (LFP), gendarme des tribunes françaises professionnelles, dispose d’un panel de sanctions peu développé. Il existe alors trois types de sanctions entre ses mains : financières, sportives et collectives. Alors que les premières sont considérées comme bien trop faibles et les deuxièmes comme bien trop élevées, les troisièmes sont largement utilisées. Les huis-clos partiels, et parfois complets, se sont multiplié ces dernières années.

Les sanctions posent un grave problème juridique en contrevenant à l’individualisation des sanctions et aboutissant à punir des supporters n’ayant commis aucune faute

Rapport d’information sur les interdictions des stades et le supportérisme, Sacha Houlié et Marie-Georges Buffet

Un championnat se vendant de mieux en mieux à l’international, se permet donc de fermer des tribunes entières. La majeure partie des sanctions prononcées par ladite commission concernent les fumigènes, un comble, lorsque l’on sait que ces derniers sont utilisés dans nombre de campagnes et spots publicitaires. Les groupes de supporters ultras, principaux concernés par ce thème, n’hésitent pas à dénoncer cette dichotomie. Eux qui sont à la fois utilisés pour leur culture et leur apport visuel dans un match, mais sanctionnés dans le même temps lorsque le téléviseur s’éteint. L’hypocrisie évoquée ultérieurement, ne pourrait mieux s’incarner.

Néanmoins, ce rapport, énonçant des éléments bien souvent connus de tous mais porté par deux députés dans un cadre parlementaire, peut-il marquer un tournant ?

Pour Sébastien Louis, historien et auteur de l’ouvrage Ultras, les autres protagonistes du football, ce « rapport est très important », mais il le tempère en rappelant que « la révolution n’a pas eu lieu et que tout ceci doit se matérialiser en texte de lois ». Pour l’historien, ce rapport « fait partie de ces inflexions sur les pratiques du supportérisme en France », mais s’inscrit dans une évolution institutionnelle certaine avec notamment « l’ANS (Association Nationale des Supporters, regroupant des dizaines de groupes ultras français) qui est connue, reconnue et qui dialogue ».

Cette institutionnalisation est-elle logique ? L’hypothétique légalisation du fumigène, bien que largement saluée, n’enlèverait-elle pas toute nature subversive de l’objet en lui-même ? Sébastien Louis abonde en ce sens pour la première interrogation : « Le mouvement ultra existe depuis 36 ans en France (en référence au Commando Ultra, premier groupe ultra français fondé en 1984) s’est institutionnalisé, c’est bien normal. Quelle sous-culture peut rester marginale ? ». Pour la seconde, la modération est de mise : « Oui et non, les ultras auront une certaine marge de manœuvre avec bien sûr moins de plaisir en éloignant le risque de l’allumage et tout ce que cela impliquait comme imagination pour ne pas être dénoncé. Cela dépendra des pouvoirs publics et comment ces derniers organiseront tout ceci, notamment en ce qui concerne le nombre de craquages ». Cette institutionnalisation du mouvement ultra s’incarne par les animations visuelles mises en place par les clubs et les instances au cours des derniers matchs dans différents pays européens (copiant ainsi grossièrement leurs animations). Après la pyrotechnie, la boucle est bouclée.

Le mouvement ultra existe depuis 35 ans en France et s’est institutionnalisé, c’est bien normal. Quelle sous-culture peut rester marginale ?”

Sébastien Louis, Historien et spécialiste du mouvement ultra

Les groupes ultras, de par leur culture et leur histoire, sont alors bien souvent les plus farouches opposants aux conditions actuelles régissant le football. Les prérogatives précédemment détaillées montrent que les pratiques des supporters ultras sont intégrées non seulement par le reste du public, mais aussi par les instances footballistiques et les diffuseurs. Cependant le supporter ultra semble être considéré comme une vulgaire valeur ajoutée dans le divertissement que lesdits diffuseurs s’efforcent de bonifier.

Pour le supporter ultra, mais pas uniquement, le football actuel n’a pas lieu d’être, plus encore après la crise sanitaire qui secoua et qui continue de secouer le vieux continent. Comme le précise Sébastien Louis, « le supporter ultra a de la mémoire et possède une approche éthique du football ». L’écran, lui, demeure allumé et semble se montrer, par sa présence et son influence, comme l’opposition à une certaine idée du football.

…No party

Des fumigènes, il y en avait du côté d’Anfield Road pour fêter le titre de champion d’Angleterre des Reds, après trente années de disettes (du moins sur le plan national). Ce titre méritait sans doute plus que cela, plus que de se gagner sans public et par la défaite de son poursuivant (Man City défait par Chelsea ne pouvait plus rattraper les joueurs de Liverpool). Qu’importe, la joie des supporters, rassemblés devant leur stade et dans les bars du monde entier, rendit la nuit du 25 juin belle et éternelle, malgré le contexte.

Didier est l’un de ces supporters qui attendait avec délectation ce titre qui échappait depuis si longtemps au club entraîné par Jürgen Klopp. Heureux de voir son club l’emporter finalement, le supporter qu’il est confie la chose suivante au sujet des matchs sans public : « J’avais du mal au tout début, je dois admettre que je m’y fais un minimum. Pas que je trouve ça particulièrement génial non plus, mais ça ne me rebute plus autant ». Cependant, cette adhésion semble de circonstance, car au sujet de la reprise il se montre bien plus convaincu et convaincant : « Pour moi, le foot européen ne devait pas reprendre, du tout. On validait les résultats des championnats et on tournait la page ».

“Pour moi, le foot européen ne devait pas reprendre, du tout. On validait les résultats des championnats et on tournait la page

Didier, supporter du Liverpool F.C

Pour Guillaume, supporter de l’OM, la configuration actuelle ne mérite pas son attention, il admet alors la chose suivante : « ça ne m’attire aucunement, ça me repousse même, tant je ne me reconnais pas dans ce football ». Il explique un tel dégoût par sa conception de ce sport qu’il voit « comme une pratique sociale bien avant d’être un divertissement ». Le passionné qu’il est estime enfin « que par principe, la reprise du foot sans supporters n’aurait pas dû se faire ».

Ces deux témoignages se rapprochent sensiblement de l’esprit de la grande majorité des groupes de supporters européens, ultras et consorts compris. En France, dès le 13 avril, plus d’une quarantaine d’entre eux prirent position contre ce qui était désigné comme une « reprise prématurée du football ». Dans un communiqué commun, ces derniers refusaient toute reprise qui se ferait sans des stades en vie. Mais plus encore, ils appelaient de leurs voeux à une remise en question, pressant le football de « penser l’avenir » et de « profiter de ce temps de pause et de confinement pour se repenser ».

Le communiqué signé par plus de 350 groupes de supporters européens sous l’appellation de United Supporters of Europe

Deux mois plus tard, alors que la reprise était sur toutes les lèvres des décideurs, plusieurs centaines de groupes de supporters (classiques et ultras) européens s’unifièrent. Sous l’appellation de United Supporters of Europe ils annoncèrent le mot d’ordre suivant : Football Without Fans Is Nothing. Parmi les signataires, une majorité des groupes ultras italiens, mais aussi des peñas espagnoles ainsi que des groupes ultras français, allemands, etc. Ces groupes se perçoivent comme partie intégrante du football et non comme de simples consommateurs. Leur pratique se vit d’abord et avant tout dans le stade, loin des écrans. Une reprise dans de telles conditions ne peut donc leur convenir.

Cette position se manifesta dans les « paroles » mais aussi dans les actes. Les banderoles accrochées devant les stades furent nombreuses avant et après le retour du ballon rond dans les pays européens. Au début du mois de mai, les ultras de Catane affichaient sobrement le message suivant : « Il nostro campionato e’gia’ terminato » (en français : notre championnat est déjà terminé). Leurs homologues de Lecce, quant à eux, se montrèrent bien plus explicites et percutants en déployant le message suivant devant leur stade : « Come potete dopo un goal esultare… Quando le bare sono ancora dacontare ? » (en français : Comment pouvez-vous exulter après un but… Quand il y a encore des cercueils à compter ?).

Actuellement encore les banderoles et autres actions contre cette idée du football sans supporters fleurissent sur le continent mais ailleurs aussi, notamment au Maghreb. En Espagne, beaucoup de groupes se mobilisèrent en établissant le fait suivant : si les supporters ne sont plus, le football n’est plus qu’une industrie. Nombre d’entités exhibèrent de tels messages, ce fut le cas des Bukaneros du Rayo Vallecano, des Brigadas Amarillas du Cádiz Club de Fútbol ou encore du groupe Iraultza 1921, supportant le Deportivo Alavés.

Le 17 juin, alors que leur club jouait, les Bukaneros du Rayo Vallecano affichèrent le message suivant devant leur stade « Ce qu’il se passe à l’intérieur se sont 22 types courant derrière un ballon, le football c’est autre chose »

Au-delà de toute considération sociale et sanitaire, l’affrontement symbolique entre l’écran et le supporter se révèle un peu plus. Depuis les années 1990 et face à la place grandissante de la télévision et de ses diffuseurs, les ultras, d’abord italiens, s’opposèrent à cette entité, perçue comme un adversaire. C’est d’ailleurs ce que confirme Sébastien Louis : « Pourquoi l’écran est un ennemi ? Car il a totalement déréglé les calendriers. Le  consommateur classique n’a pas encore fait le lien alors que les ultras ont une vision beaucoup plus claire sur la télévision et son pouvoir de nuisance. Les ligues et les fédérations se plient au bon vouloir des télévisions ».

La crise actuelle et le chevauchement des journées de championnat afin de boucler celui-ci remettent en perspective les évolutions récentes. En effet, désormais, même les divisions inférieures sont touchées. L’exemple le plus probant, en France, est celui du « match phare » de National 1 diffusé à 18h00 le vendredi sur Canal+. Alors même que la moyenne de spectateurs dans les stades est famélique, un tel horaire complique la vie du peu de supporters assistant aux rencontres de troisième division. D’autres matchs, comme le Clásico, programmés à des horaires bien plus matinaux afin de satisfaire le marché chinois sont l’autre exemple de la mainmise de plus en plus puissante des écrans sur le football. La polémique autour des matchs de Série A non diffusés sur beIN SPORTS semble être l’incarnation d’un certain mal, exalté par la crise.


Il n’est point nécéssaire que de paraphraser Guy Debord pour comprendre que la société du spectacle qu’est la nôtre s’exprime merveilleusement bien dans notre football moderne et industriel. Les débats et autres questionnements précédemment évoqués autour de nos pratiques supportéristes et visuelles nous poussent inexorablement vers une interrogation sans doute plus importante qu’il n’y paraît : à force de tant vouloir crever l’écran, le football ne va-t-il pas en mourir ?

Lucas Alves Murillo

Je remercie Sébastien Louis pour sa disponibilité ainsi que Didier et Guillaume pour leurs réponses détaillées.
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