La cage et le cuirLa Signature

“Couvrez ce ballon que je ne saurais voir”

ON A VU : C’est pas grave d’aimer le football !, de Laurent Kouchner et Hervé Mathoux, 2020, France, 90 min, Chengyu Prod., Canal +.

Au-delà d’être un sport et un fait social total, qu’est-ce qu’est vraiment le football ? Activité décriée par les hautes sphères de la société lui reprochant son engouement populaire, sa prétendue idiotie amenée par ses adulateurs ainsi que son manque de finesse intellectuelle, le football est le plus souvent vu comme quelque chose de méprisable et trivial. Peut-on le considérer seulement comme un purgateur de passions indigne de toute intellectualisation et ainsi donner raison à l’intelligentsia ? Ou alors s’agit-il d’interroger l’ensemble de ses mécanismes afin de mieux le comprendre et en apprécier toute l’ampleur ? Pour pouvoir regagner les lettres de noblesse inhérentes à sa création, le football doit aujourd’hui être considéré comme un objet d’étude à part entière.

“Je vais montrer que c’est pas un truc de bourrin le foot.”

Tel un croisé en terre profane, Hervé Mathoux pose dès les premières minutes du film son ambition. Après une rencontre incongrue avec Denis Podalydès dans les couloirs dorés de la Comédie-Française, le projet du documentaire est fièrement annoncé ; l’enquête, la quête, commencera sur les lieux des origines. Au fil de son aventure, Mathoux se rend au Brésil, en Angleterre, en Espagne et en France, dans des lieux mythiques et sanctuarisés à la gloire du ballon rond. Pour comprendre le foot, il se devait de pénétrer ces lieux, du Maracaña de Rio de Janeiro à Cambridge, en passant par l’Estadio Ramón Sánchez Pizjuán de Séville.

Après une première partie consacrée à la genèse du football, relançant les débats autour de sa réelle paternité, Hervé Mathoux s’entoure et converse avec une série de scientifiques et d’intellectuels, pour essayer de percer les mystères que véhicule le ballon rond. Anthropologues, écrivains, artistes, chercheurs en neurosciences et en sciences politiques, ethnologues, sociologues, historiens se succèdent pour livrer leurs analyses, mais essentiellement, leur ressenti. Beaucoup de choses sont alors mis au jour à travers cette enquête, notamment concernant les mécanismes inconscients du supporter, qui l’amène à se comporter avec son équipe comme il le ferait dans une relation parent-enfant. Le football représente une caricature de notre société moderne, tout y est présent de manière paroxystique : l’argent, la question migratoire, les inégalités sociales, les rapports hommes-femmes, l’identité, et, bien évidemment, la démocratie. Et de fait, pourquoi le dénigrer alors qu’il représente le microcosme entier de notre société ? Le football serait le pain béni qu’attendait nos chercheurs pour pouvoir rendre compte de nos sociétés.

Comme le dit si bien Bill Shankly, le football n’est pas une question de vie ou de mort, c’est bien plus que cela. Comment expliquer la démocratie corinthiane, la demi-finale France-RFA de 1982, le supporterisme, ou encore le désir de Denis Podalydès d’adopter Marco Verratti et Marquinhos ? Pourquoi le sentiment d’identification et la purgation des passions dans le football sont décuplés par rapport au théâtre et au cinéma ? Pourquoi est-ce si difficile de rendre compte dans les arts des effets qu’il procure ? Il est des choses dans le football qu’on ne puisse expliquer, il est un rituel sans exégèses, comme le théorise Christian Bromberger, ethnologue et professeur émérite à l’université d’Aix-Marseille, c’est-à-dire un moment défini et sacré permettant à une identité de s’exprimer pleinement au-delà de tout le reste, mais restant mystérieux car n’expliquant pas les origines de l’humanité ni les fins dernières. Le match de football est un moment défini, dans un lieu précis, rassemblant plusieurs communautés belliqueuses s’affrontant avec des règles précises et définies. Il est un paradigme de notre vie et de notre société, dans lequel on naît au début et on meurt à la fin, au milieu duquel on vit pour pouvoir atteindre une plénitude.

“Ce sont à la fois des images fixes et en mouvement”

Comme le dit Christian Bromberger face à Hervé Mathoux, “Même si on n’aime pas le football, eh bien on est forcés de se dire qu’il se passe quand-même quelque chose de particulier”. Et c’est précisément ce qui nous intéresse ici. Laurent Kouchner et Hervé Mathoux nous livrent un film d’une certaine importance, dans le sens où il était périlleux de s’atteler à un tel sujet avec une ambition assumée dès les premières minutes du documentaire. A l’aide d’une photographie et d’une cinématographie remarquables, le tour du monde d’Hervé Mathoux se vit comme une aventure initiatique à l’issue de laquelle nous semblons ne vouloir rien découvrir, mais simplement nous laisser porter par le narrateur et les conteurs qu’il rencontre sur son chemin. Un genre de nouvel épisode d’Indiana Jones dans lequel il n’y aurait pas de trésors à découvrir, mais dont l’importance se situerait dans l’aventure elle-même.

Le résultat est un ensemble sérieux et scientifique, tout en restant léger et agréable à voir et à entendre. En somme, un film d’une grande qualité autant sur le fond que sur la forme, possédant le très grand avantage de ne pas être prétentieux. Même s’il prend parfois une forme un peu trop éducative, notamment dans la première partie du documentaire, nous ne pouvons pas vraiment le rapprocher à Hervé Mathoux, qui semble vouloir offrir un film à tout le monde, s’adressant aux spécialistes, aux amateurs, et ainsi et surtout aux néophytes du ballon rond. La pléthore d’invités est tout-à-fait bienvenue et agréable à écouter, découvrant un monde universitaire, scientifique et artistique particulièrement sensible au phénomène, n’attendant que l’entreprise de Mathoux pour enfin dire tout haut ce qu’on a pendant trop longtemps chuchoté.

Le tour de force du film résiderait peut-être dans l’expérience de Mathoux elle-même, lorsqu’il tente, des années après, d’exorciser le souvenir du match qui a tout fait basculer pour lui. Comme beaucoup de personnes de sa génération, il a été traumatisé un fameux soir de juillet 1982, souvenir douloureux planant encore aujourd’hui dans la mémoire du football français. Se rendre sur la pelouse du Pizjuán de Séville, et reproduire ces fameux gestes ancrés pour toujours dans sa mémoire, représentent une grande et belle action symbolique faisant partie de son identité, qu’il a cherché à comprendre plutôt que cataloguer comme un banal souvenir traumatisant.

Le football est trop important dans nos sociétés pour être cloisonné à un simple phénomène sportif rassemblant des adeptes, parqué dans un lieu clos où le reste de la société l’enferme. Il ne possède pas de limites, car c’est bien la société elle-même qui constitue sa propre limite.

L’AVIS DU CAV’

C’est pas grave d’aimer le football ! est un vrai bon documentaire, recherché et détaillé, possédant le mérite de mettre en scène le ballon rond d’après un angle assez inédit, et permettant ainsi de mettre en lumière ses parties jusqu’alors occultées. Le pari semble alors réussi, dans la mesure où Mathoux arrive à rendre accessible à tout le monde une histoire scientifique et symbolique du football, très éloignée de l’image qui en est d’habitude véhiculée. Le film est complet, en s’achevant là où l’enquête a commencée, s’attardant au travers des images autant dans le monde professionnel qu’amateur. Mais selon nous cette enquête mériterait d’être prolongée et approfondie, peut-être dans une seconde partie qui serait plus que bienvenue et enthousiasmante.

C’est pas grave d’aimer le football ! a été présenté au 7e festival Sport, Littérature et Cinéma à l’Institut Lumière de Lyon en janvier 2020, où nous étions présents. Plus que jamais nous pouvons alors dire que le foot n’est pas un sport de bourrin, et que c’est pas grave de l’aimer, bien au contraire. Une démarche d’Hervé Mathoux à laquelle l’ensemble du Cav’ ne peut être que sensible et reconnaissant. Car oui, le football est bien plus qu’un fait social total, et aujourd’hui nous savons peut-être un petit peu plus qu’il est digne d’être considéré comme un objet d’étude à part entière.

par Etienne Nayral

Jean-Baptiste Poquelin, aka Molière, célèbre adepte du non moins fameux “pied balle” faisant fureur à la cour de Louis XIV lors de la saison 1667-1668, est dessiné par Pauline Girard.

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