[Nicolas Tucat / AFP]
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Chaos aux Girondins de Bordeaux : « La seule solution ? Vider le stade »

Depuis plusieurs semaines, les Girondins de Bordeaux sont en proie à plusieurs affaires mettant en cause la gestion du club par ses dirigeants. Les supporters que nous avons pu contacter ne sont pas surpris par les récentes révélations. Ils estiment qu’un changement de direction est la seule solution pour l’avenir du club.


« Nous avons en notre possession plusieurs heures d’enregistrement […] Notre démarche est simple, sans détour. Informer les supporters des Girondins du vrai visage de ceux qui les dirigent. » Le 11 mai dernier, les Ultramarines, qui d’ordinaire animent avec ferveur le Virage Sud du stade Matmut Atlantique, publient leurs premières révélations. La veille, ils dévoilaient un « teaser », un avant-goût de ce que les suiveurs du club allaient découvrir tout au long de la semaine. C’est également le 11 mai que L’After Foot, l’émission quotidienne de RMC, commence ses révélations sur la gestion du club. Durant trois soirées, Daniel Riolo et Nicolas Paolorsi présentent en longueur l’ensemble des informations dont ils ont pris connaissance ces dernières semaines. Ces révélations, qu’elles proviennent des ultras ou des médias, font l’effet d’un séisme autour d’un des clubs historiques du football français.

Frédéric Longuépée, le président-directeur général des Girondins de Bordeaux. [Fabien Cottereau/sudouest.fr]
Frédéric Longuépée, le président-directeur général des Girondins de Bordeaux. [Fabien Cottereau/sudouest.fr]

« Quand on se fout des supporters […], il n’y aucune discussion à avoir »

Les révélations du groupe des Ultramarines concernent principalement deux hommes : Frédéric Longuépée, président-directeur général du Football club des Girondins de Bordeaux, et son directeur de la stratégie commerciale, Anthony Thiodet. Les enregistrements sont issus du « conseil des membres », une instance consultative composée d’abonnés et créée par la direction du club. « Le conseil des membres, ce sont des supporters qui ont été sélectionnés par le club, en tant que ’’membres 100% Bordeaux’’ », explique Romain, administrateur du site « Girondins4ever », contacté par nos soins. « Ils se réunissent plusieurs fois dans la saison pour donner leur avis et essayer de faire en sorte que le club avance. » Une volonté du club de créer un dialogue avec les supporters ? Pour Romain, il n’en est rien : « Avec toutes les directions précédentes, on a toujours eu un contact. Depuis que cette direction est présente, nous n’avons aucun contact. Ce conseil, c’est juste de la fumisterie. Quand on est dirigeant d’un club et qu’on se fout complètement des supporters […], il n’y a aucune discussion à avoir. »

Patrick Gomez, membre de ce conseil, voit les choses d’un autre œil. Intervenant samedi dernier sur la radio Gold FM en tant que témoin et observateur privilégié de cette instance, il estime que la démarche initiale du club est sincère. Il confie toutefois son scepticisme sur la pertinence du maintien des dirigeants actuels : « Je suis persuadé que ça ne marchera pas avec ces dirigeants-là, malheureusement, et qu’il y a besoin d’un changement radical aux Girondins. » Un point qui, cette fois, est partagé par de nombreux suiveurs du clubs, et notamment par Christophe Dugarry – 324 matchs sous le maillot girondin –, qui s’est adressé sans détour à la direction du club sur RMC, le 14 mai : « Le message, c’est : dégagez ! Plus personne ne veut de vous. » Le contexte pourrait cependant ne pas être favorable à un changement immédiat de direction. Une réalité dont les supporters ont bien conscience : « L’idéal serait qu’une personne ou qu’un groupe arrive et rachète le club, mais qui ? », s’interroge Aymeric, rédacteur pour le site girondins33.com, joint par téléphone.

Une fracture définitive avec les Ultramarines

Si un nombre conséquent de passionnés des Girondins réclament le départ de leurs dirigeants, c’est parce que les révélations de ces derniers jours les discréditent grandement. Dans les enregistrements, on peut les entendre discuter tour à tour de la charité avec les clubs de la région, de la fracture avec certains supporters – « 10 ou 15 personnes », selon Anthony Thiodet – ou d’arrangements entre la presse et ces mêmes supporters. Ces révélations confirment les relations extrêmement tendues entre les ultras et la direction du Football club des Girondins de Bordeaux. En dévoilant les enregistrements, ils s’exposent à des poursuites judiciaires. Dans une lettre publiée ce 18 mai, ils expliquent en avoir mesuré les risques : « nous sommes pleinement conscients des risques que nous avons pris en diffusant ces ’’leaks’’  […] nous préférons être pénalement responsables de ces fuites que moralement coupables de les avoir dissimulées ». En dehors de ce communiqué, le groupe des Ultramarines a expliqué refuser toute interview. Toutefois, au mois de février, leur porte-parole Florian Brunet accordait un entretien à Caviar Magazine [à lire dans l’édition numéro 3], au cours duquel il fut notamment question de sa vision de la fonction d’un groupe ultra. « Le rôle d’un groupe ultra dans un club de foot, c’est clairement d’être un contre-pouvoir. C’est le rôle que jouent les supporters sur la durée : peu importe les dirigeants, il faut rester les gardiens du temple. » Des déclarations éclairantes pour comprendre le choix des Ultramarines de révéler ces documents.

La démarche des Ultramarines semble en tout cas comprise par les supporters des Girondins. Pour Romain, c’est une bonne chose que de telles révélations proviennent de ce groupe, qu’il estime dans son rôle : « le fait que cela sorte par les Ultramarines, c’est un symbole : ce sont des personnes qui se sont toujours battues depuis que le nouvel actionnaire est en place. Je pense que c’est à eux de le faire. » Reste que ces révélations ont encore agrandi la fracture béante qui existe depuis de nombreux mois entre la direction et les ultras, et qu’un point de non-retour semble être atteint. Un constat partagé des deux côtés. Dans une interview accordée au journal L’Équipe ce 18 mai, Frédéric Longuépée s’est voulu très ferme sur ces révélations et la relation de la direction avec les ultras : « Il s’agit d’une entreprise de dénigrement orchestrée et je pense que oui, on peut dire que le point de non-retour est atteint. Je porterai plainte. » Il n’aura fallu que quelques heures aux ultras pour lui répondre, et affirmer que le dialogue était « impossible, mort et enterré ».

Florian Brunet, le porte-parole des Ultramarines. [girondins4ever.com]

« Si on veut étudier un cas pratique de certaines dérives du foot, on peut prendre les Girondins depuis 2018… »

La fracture semble donc définitive, entérinée. Comme si ces récentes affaires n’avaient fait que confirmer un dialogue illusoire dans un club malade. Les révélations faites par RMC vont dans ce sens. Au cours des 3 heures d’émission consacrées aux affaires qui minent ce club depuis plusieurs mois, Daniel Riolo a régulièrement répété son inquiétude pour l’avenir des Girondins. Une inquiétude largement partagée : « On est supporters, donc on espère que ça s’arrange », nous confie Aymeric. « Mais il y a des suppositions de plus en plus pessimistes sur un dépôt de bilan… Les actionnaires vont probablement voir avec la DNCG [Direction nationale du contrôle de gestion, NDLR] qu’il y aura un déficit énorme […] L’équipe, la saison prochaine, si on passe la DNCG, je ne sais pas à quoi elle va ressembler… » Cet été, comme lors de chaque intersaison, les clubs professionnels devront en effet passer devant le « gendarme financier du football français ». Et ce rendez-vous pourrait bien donner des sueurs froides aux passionnés du FCGB : dans un rapport publié le 11 mars dernier sur la saison 2018-2019, l’instance annonçait 25,7 millions de perte pour le club aux 6 titres de champion de France.

Peu après le rachat du club par le groupe américain General American Capital Partners (GACP), en juillet 2018, supporters et suiveurs du club s’accordaient pour dire que cette transaction obligeait à la méfiance. Il en fut de même après le rachat, par le fonds d’investissement américain King Street, des parts de GACP, fin 2019. Des inquiétudes que Florian Brunet réexpliquait, en février dernier, lors de l’interview accordée à Caviar Magazine : « Nous, dès le départ, on a senti les faiblesses du projet […] Donc on a immédiatement tiré la sonnette d’alarme et malheureusement, nos craintes se sont confirmées. » Aujourd’hui, ces craintes sont très largement partagées, jusqu’à la mairie de Bordeaux, qui a décidé de mettre la pression sur les actionnaires du club : ce mardi 19 mai, à l’occasion d’un point-presse, le maire Nicolas Florian a dit vouloir « franchir une étape et demander des comptes », estimant que « la situation n’est plus possible car l’image du club et de la ville est dégradée » (20 Minutes). Preuve que l’étau se resserre autour d’une direction pointée du doigt pour sa mauvaise gestion autant que pour la disparition de l’identité girondine. Pour Aymeric, cela fait même de Bordeaux « un cas pratique de certaines dérives du foot ».


Reste désormais à trouver une issue, à mener des actions qui pourraient faire évoluer les choses. Romain a une idée claire de la solution, qu’il sait toutefois difficile à concrétiser en cette période de pandémie : « Évidemment qu’il y a une solution qui serait bonne, mais elle le sera seulement une fois que tout le monde pourra revivre une vie normale : vider complètement le stade. » Le symbole ultime d’un club fracturé, au bord de l’implosion.

Pierre-Louis KÄPPELI – @PLKappeli

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