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CAN EpinetZo : Evry c’est la Champions League

« La banlieue influence Paname, Paname influence le monde ! ». C’est avec cette punchline acérée que Médine, sur son big tunes Grand Paris sorti en 2017, ponctue le couplet de chacun de ses invités prestigieux (la légende raconte même que l’ingé son ne se serait toujours pas remis du couplet de Fianso). Comme l’avaient fait avant lui Sniper avec « Paname All Starz » ou encore Fianso et son album « 93 Empire », le rappeur venu du Havre nous a alors gratifié d’un classique vantant les talents et l’influence des zones périurbaines sur les villes auxquelles elles sont rattachées. Détaillée successivement par Ninho, Fianso, Alivor, Youssoupha, Lartiste, Lino ou encore Seth Gueko, cette influence s’applique à tous les domaines de la société : sport, musique, fringues ou encore langages… Ce message et cet état d’esprit se sont illustrés deux ans plus tard, à travers un événement aussi fou que génial : la CAN d’Evry, aussi appelée CAN EpinetZo. L’occasion pour Caviar de comprendre comment cette compétition de quartiers qui aurait pu rester anonyme est devenue un symbole pour les banlieues de France.


Thierry Henry, Manuel Valls, Niska et les “Restes du Monde”

Posés sur les bords de la Seine, à une bonne heure de Paris en RER, la ville d’Evry et son département de l’Essonne sont loin d’être des lieux inconnus du monde du football. En France, comme à l’étranger. Ayant vu naître Thierry Henry, Patrice Evra, Anthony Martial, Ben Mendy, Allan Saint-Maximin ou encore l’incommensurable Rudi Garcia, le 91 s’est aussi avéré être l’un des territoires les plus fertile du « rap game » avec des noms de la scène d’hier et d’aujourd’hui tels que PNL, Niska, Ninho, Disiz, Diam’s ou encore Sinik.

C’est ainsi que la jolie ville d’Evry et l’étiquette de « cité sensible » qu’elle a longtemps portée (et dont elle cherche désormais à se détacher), ont accueilli l’été dernier, en parallèle de la « vraie » CAN, « l’autre » CAN. Disputée par une petite dizaine d’équipe composées de joueurs provenant presque exclusivement du quartier des Epinettes et des Aulnettes, cette compétition inter-quartiers aurait pu rester un tournoi anonyme comme il en existe tant chaque année. Toutefois, deux éléments lui ont permis de prendre une ampleur inédite. Le premier, c’est la naissance d’un immense buzz autour de cet événement. Le second, c’est la symbolique immense que l’on retrouve dans cette CAN, qui a fracassé un à un, le temps d’une semaine, tous les clichés et autres idées reçues véhiculées sur ces quartiers qu’on a pudiquement nommé « quartiers sensibles ».

C’est ce que retrace le documentaire Evry, l’autre CAN, disponible sur You Tube, qui suit le temps du tournoi différents protagonistes de la compétition. Aussi, il montre aux téléspectateurs une facette du foot bien différente de celle diffusée habituellement à la télévision. Le documentaire met alors en scène un football vécu pleinement par chacun.e de ses protagonistes, une sorte de retrouvaille avec la passion originelle du football. Des supporters amassés au bord, et même souvent sur la pelouse, des envahissements de terrain à chaque but et des fumigènes à chaque match. C’est tout cela que la CAN d’Evry a réussi à faire revivre le temps d’un tournoi.

Le premier facteur majeur de la réussite de ce tournoi : le buzz incroyable et inattendu suscité par cet événement. Il provient en grande partie des modalités d’organisations de la compétition. En relayant toutes les informations relatives à la CAN EpinetZo et en diffusant les matchs en live presque essentiellement sur le compte Snpachat créé à cet effet, le comité d’organisation a su donner une importante visibilité à son événement. Aussi, tout cela a permis aux organisateurs de profiter des aspects « multiplicateurs » des réseaux sociaux dans la formation de ce buzz.

Très vite, les moments forts du tournoi se sont retrouvés partagés et repartagés en boucle sur Instagram, Facebook ou encore Twitter. Tout comme les scènes de liesses et les actions insolites en marge des matchs. C’est le partage de l’événement par des célébrités qui a donné au tournoi une aura nationale. Paul Pogba, Riyad Mahrez, Karim Benzema, Yacine Brahimi, Didier Drogba, Sadek, Mehdi Benatia ou encore les locaux Benjamin Mendy et Niska ont tous profité de leur notoriété pour faire connaître la compétition et supporter leur équipe, directement sur leur compte Snapchat ou Instagram. Le rappeur originaire de la ville s’est même rendu directement aux abords des terrains en compagnie d’un autre phénomène du 9-1, Koba La D. Plus encore, l’interprète de Réseaux est aussi le sponsor officiel de la compétition et d’une partie des équipes. Sa marque Charo apparaît le long des mains courantes des stades et sur le maillot de certaines sélections.

Finalement, la victoire de l’équipe « Reste du Monde » face à la sélection malienne (4-1 tab) restera presque anecdotique au vu des scènes de liesses regroupant parfois plus de mille personnes. Surtout, c’est l’organisation de ce tournoi et sa symbolique qui auront fait de ces quelques jours de compétition un moment fort pour toute une partie de la jeunesse française. Un moment fondateur et qui viendra, à coup sûr, nourrir l’imaginaire collectif autour de cet univers de la France des banlieues.

L’autre CAN de l’autre France

Presque un an après la tenue de cet événement, se contenter de parler de Niska, de l’organisation du tournoi par Snap et des scènes de liesses autour des pelouses, c’est occulter une partie du sujet. C’est se limiter à traiter ce véritable phénomène (aux conséquences sûrement sous-estimées) de façon partielle et ne pas pousser le raisonnement au bout. On ne pourra, bien évidemment, jamais distinguer tous les facteurs qui ont donné à cet événement cette dimension. Toutefois, on peut aujourd’hui distinguer trois grandes pistes qui ont conduit à ce résultat.

La toute première piste d’explications et qui est mise systématiquement en avant par les organisateurs, c’est justement le mode de création et d’organisation de cette compétition. Issue d’une initiative locale, loin de toute action institutionnelle, la CAN EpinteZo a été pensée par les acteurs d’un territoire (en l’occurrence les quartiers des Epinettes et des Aulnette) pour ce territoire en question. Trouver des joueurs, constituer des équipes, trouver des coachs, du matériel, des terrains, des lieux de regroupement, s’entraîner, se préparer, s’organiser, tout autant d’actions que les organisateurs et les parties prenantes de ce tournoi, tous originaires de ces deux quartiers considérés comme difficiles, ont dû mener seuls, accompagner par la mairie pour la mise à disposition de certains lieux et pour la validation du dispositif de sécurité uniquement.

Une autonomie forte donc, et grandement symbolique, dans la préparation et l’organisation de ce tournoi. Plus que de renvoyer une image positive de quartiers très souvent pointés du doigt, le déroulement de la CAN EpinetZo a confirmé que le développement des territoires dits « sensibles » fonctionnait pleinement lorsque celui-ci émanait d’initiative locale, élaborée avec ou par les usagers et les habitants de ces territoires. Et non pas par des mesures médiatiques, purement contre-productives, imposées depuis le centre de Paris. On peut alors relever ici les réponses par la police quasi-systématiques ou encore les primes en formes de cache-misère à destination du corps enseignant et des travailleurs sociaux.

Une seconde piste qui peut expliquer l’aspect grandement symbolique de cet événement, c’est sa dimension sociale et l’énorme portée de cette dernière, au sein des quartiers des Epinettes et des Aulnettes. En écho à la conclusion de notre première piste, la CAN EpinetZo aura en effet réussi à créer du lien et fédérer des habitants autour d’un objectif commun le temps de quelques semaines. Sur ce point les différents acteurs du tournoi interviewés dans le documentaire Evry, l’autre CAN sont unanimes : « tout le monde parlait de ça ». Entre les générations, mais aussi entre les communautés ou les religions, la CAN EpinetZo aura donné à tous les habitants des deux quartiers sans exception, une formidable raison de se lever chaque matin. L’importance de ce second pilier relève surtout des relations entre les différentes communautés que cet événement a créé et confirmé. Lorsque certain.e.s parlent de « communautarisme » et de « séparatisme » la CAN EpinetZo s’est révélée être un magnifique pied de nez à toutes celles et ceux qui tentent de véhiculer l’image d’une France des banlieues repliée sur elle-même et sur ses communautés. Finalement, les oppositions régulières, sur le terrain, d’équipes représentant différents pays, aura donné lieu à une véritable collaboration et unité entre celles-ci pour l’organisation de cet événement. Les mots de Samah, le coach de la sélection DZ résument d’ailleurs bien cela : « Si ça se passe bien, c’est tout le monde qui aura gagné ».

Enfin, cet événement aura aussi servi à nourrir et à cimenter une sorte d’imaginaire collectif des quartiers et difficultés de France. Reprise et imitée dans de nombreuses autres citées à travers la région parisienne et la France entière, la CAN EpinetZo s’inscrit désormais pleinement dans les codes de cet univers aux contours plus ou moins larges et aux frontières poreuses. Associé à d’autres éléments, il contribue à former une génération désireuse de s’affranchir de la place qui a été accordée à leurs parents dans la société française et de devenir acteurs de leur destin et de leur réussite. C’est en cela que cette CAN, née des seules mains et de l’initiative des habitants des quartiers des Epinettes et des Aulnettes, s’est taillée une grande dimension symbolique, témoin de la capacité des habitants souvent très démunis de ces quartiers, de faire parler d’eux à grande échelle et d’être à l’origine de cet événement incroyable.


Finalement, loin des lieux communs et des idées reçues la CAN d’Evry et la petite médiatisation à laquelle elle a eu droit ont permis de poser les bases d’une image redorée des « Cités de France ». Bien que cet événement ne soit pas le premier de la sorte et qu’il soit notamment possible de relever son aspect exclusivement masculin, la CAN EpinetZo n’en reste pas moins un modèle de réussite totale, une illustration de tout ce que les quartiers délaissés qui entourent les villes ont de plus beau à montrer. Des instants de partage, de cohésion, d’entraide et une détermination sans faille, chargées d’émotions. Mais aussi un incroyable levier d’émancipation et d’autonomie. C’est tout cela et plus encore qu’aura fait vivre la CAN d’Evry ! Et c’est cette même réussite que nous souhaitons, cette année à la “CAN des quartiers” organisée à Amiens ainsi qu’aux autres événements de ce style à venir.

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