Autour du Monde

CAN 1996 : la victoire de l’unité sud-africaine

Nous voilà plongés le 03 février 1996 au Soccer City Stadium de Johannesburg. Ce soir-là, Nelson Mandela remet le trophée de la Coupe d’Afrique des Nations à Neil Tovey, capitaine de l’équipe sud-africaine de football. Quelques mois auparavant, le président du pays offrait à son autre compatriote, François Pienaar, celui de la Coupe du Monde de rugby dans la même enceinte et dans les mêmes scènes de liesse. Le mondial 1995 était la première édition que les Boks disputaient tandis que la CAN 1996 marquait le retour dans une compétition des Bafana Bafana après plus de trente ans de mise au ban. Ces deux succès internationaux de premier plan symbolisent la renaissance d’une nation qui s’extrait à peine des griffes d’un régime ségrégationniste faisant loi depuis 1948. Mandela, président sud-africain au soir du 3 février 1996, est l’acteur principal de la rédemption de son pays, de sa nation arc-en-ciel.


Dès 1917, Jan Smuts, futur premier ministre, emploie pour la première fois le terme d’apartheid. Celui-ci désigne la politique qui consiste à séparer des populations par des critères ethniques ou linguistiques. Ces mesures ne seront officiellement appliquées qu’en 1948 lorsque l’alliance entre le Parti national et le Parti afrikaner remporte la majorité des sièges. Dans un des pays avec la plus grande diversité historique, la question des Afrikaners est centrale. Ceux-ci trouvent leurs racines lors de la colonisation sud-africaine débutée trois siècles plus tôt et se regroupent autour de la doctrine calviniste signifiant qu’ils appartiennent au « peuple élu ». La société afrikaans redoute en particulier la domination anglophone et l’accroissement démographique des populations noires. C’est pour cela que dès la prise de fonction du gouvernement, des mesures ségrégationnistes sont prises. On peut alors différencier quatre groupes raciaux au sein du pays, les Blancs où se mélangent 60% d’Afrikaners et 40% d’anglophones, les Indiens, les Métis et les Noirs. Ceux-ci ne peuvent plus vivre ensemble caractérisé par exemple par des zones urbaines séparées entre villes et ghettos ou des emplois interdits aux populations de couleur.

Mandela, le symbole de l’unité

Nelson Mandela lors d'un discours en 1994
Nelson Mandela lors d’un discours présidentiel en 1994

Soucieux et inquiet du chemin que prenait le gouvernement sud-africain, Nelson Mandela a décidé de prendre les choses en main pour rétablir l’ordre et l’unité. En 1944, d’abord, il crée la Ligue de la jeunesse du Congrès national africain. Dix-sept ans plus tard, l’ANC débute une lutte armée face à l’apartheid avec Mandela à la tête de la branche militaire. En dirigeant l’Umkhonto We Sizme (la lance de la nation, ndlr) il mène une campagne de sabotage contre des installations publiques. Dans un contexte international de Guerre froide où l’URSS soutient le Congrès national africain, la CIA informe la police sud-africaine des « actes terroristes » de Nelson Mandela. Mais, l’Afrique du Sud fait figure de position stratégique dans le conflit mondial, en étant sur la route du Cap et en possédant de multiples matières premières. Le gouvernement sud-africain ne pouvait donc en aucun cas être inquiété par les démocraties occidentales.

Avec l’appui américain, Mandela est arrêté en 1962 avant d’être condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité. Il passe alors vingt-sept ans de sa vie au large du Cap sur l’île de Robben Island. A chaque arrivée de nouveaux détenus, coupables de s’opposer au régime d’apartheid, les gardes assénaient en afrikaans : « Voilà l’île, c’est ici que vous allez mourir ». Mais Mandela n’est pas mort sur ce petit rocher. Au contraire, il s’en est servi pour se relever et pouvoir de nouveau regarder dans les yeux les véritables coupables. S’il n’avait pas été aussi accroché à son idéal, il y serait sûrement mort puisque c’est là-bas qu’il a contracté pour la première fois ses problèmes pulmonaires. Les conditions de vie y étaient plus que rudes. Entre travaux forcés, courses nues ou humiliation de la part des gardiens, la déshumanisation des prisonniers noirs est totale. Une seule activité apporte alors du baume aux cœurs de ceux-ci, le football. Grâce à un ballon et des cages de fortune, les détenus organisent ainsi des rencontres dans lesquelles on pouvait retrouver Jacob Zuma, futur président sud-africain, affronter Dikgang Moseneke, futur haut magistrat du pays. Mandela préférait la boxe mais a appris à aimer le foot en prison sous son numéro de matricule 46664.

En octobre 1989, sept de ses compagnons sont libérés par le pouvoir de l’apartheid. Cinq mois plus tard, grâce à la prise de position du président sud-africain Frederik de Klerk, Nelson Mandela est libéré. S’il déclare que « la prison ne vous vole pas seulement votre liberté, elle essaie aussi de vous déposséder de votre identité », il reste tout de même fidèle à celle-ci et après sa remise en liberté, il a ainsi à cœur d’abolir les lois ségrégationnistes pour rétablir l’unité du pays. Puisque bien que sorti de prison, lui et toute la population noire ne sont pas totalement libres. En témoigne la continuité de la répression policière tandis que Mandela et de Klerk négocient. La lutte de l’ANC et de ses alliés se poursuit également et oblige le président blanc à accélérer le processus de fin. C’est en juin 1991 que les dernières lois ségrégationnistes en vigueur sont totalement abolies. Il s’agissait de celles sur l’habitat séparé et la classification raciale. Trois ans plus tard, alors âgé de 76 printemps, celui que l’on surnomme Madiba est élu président de la République d’Afrique du Sud. Premier noir à atteindre ces fonctions et premier président en faveur de l’unité.

L’unité par le football

Finale CAN 1996
Les Bafana Bafana célébrant le second but de la finale de la CAN

Malgré son faible attachement au football (comparé à d’autres sports comme la boxe, le rugby ou le cricket), Mandela a su l’utiliser pour faire rayonner son pays sur la scène internationale. Claude Leroy déclare d’ailleurs à ce propos : « Je ne pense pas qu’il fut un gros passionné de ballon rond. Je pense que c’est quelqu’un qui aimait le sport puisque c’est une activité essentielle de développement ». Un développement physique mais aussi culturel et politique. Sous sa présidence, de 1994 à 1999, l’Afrique du Sud organise trois compétitions sportives de premier plan, la Coupe du Monde de rugby 1995, la Coupe d’Afrique des Nations de football 1996 et les Jeux africains 1999. Mandela n’est plus à la tête du pays mais est un atout majeur des candidatures remportées pour l’attribution du mondial de cricket 2003 et celui de football en 2010. Il a d’ailleurs déclaré que « le sport a le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’unir les gens d’une manière quasi unique ». En effet, les succès dans le Soccer City Stadium de Johannesburg de l’équipe nationale de ballon ovale puis de celle qui caressait le ballon rond ont permis des scènes de joie et d’union jamais perçues au sein des frontières de la nation arc-en-ciel. Celle-ci n’avait jamais aussi bien porté ce surnom. La CAN de 1996 marque donc le retour des Bafana Bafana dans une compétition internationale suite à une mise au ban de la part de la FIFA. D’abord, un écart dès 1963 par rapport à la politique ségrégationniste du pays, puis une exclusion en 1976 suite à la répression policière à Soweto où 570 étudiants noirs furent tués.

Cette Coupe d’Afrique des Nations est initialement prévue au Kenya avant que le pays ne se désiste et que la confédération africaine ne choisisse l’Afrique du Sud, forte de ses installations ayant servi au mondial de rugby un an plus tôt et du poids emblématique de Mandela. Les Sud-Africains ont engendré de la confiance avant la compétition en tenant tête à l’Allemagne de Klinsmann (0-0) et à l’Argentine de Batistuta (1-1). Ce qui a permis, quelques semaines plus tard, de tutoyer les étoiles du continent africain. Pour débuter ce qui s’apparente d’abord à une découverte mais qui devient vite une épopée, les Bafana Bafana se défont des Lions Indomptables camerounais (3-0) pourtant favoris face au pays hôte. Cette victoire inaugurale permet d’unir le peuple autour de cette équipe puisque comme le souligne Neil Tovey : « Avant le Cameroun, seuls les fans de football savaient qu’on jouait la CAN. Quatre-vingt-dix minutes plus tard, tout le pays était au courant ». Un engouement qui s’accroît tout au long de la compétition et lorsque l’Afrique du Sud se qualifie pour les quarts de finale en terminant première de son groupe devant l’Egypte, la nation arc-en-ciel se met à rêver. L’équipe nationale aussi est multicolore. Alors que les rugbymen n’alignaient qu’un seul joueur de couleur dans un sport majoritairement blanc, les footballeurs, eux, ont un effectif plus mixte et sont entrainés par l’un des premiers techniciens sud-africains blanc, Clive Barker. Si le football est un sport culturellement noir en Afrique du Sud, il faut cependant nuancer ce propos en soulignant que depuis 1978, le championnat sud-africain est ouvert à la mixité. Comme dans de nombreux autres pays du globe, le football sert à unir. En véritable avant-gardiste, le ballon rond est le seul objet que les Blancs comme les Noirs peuvent toucher durant l’apartheid.

Si tout le monde aujourd’hui connait le totaalvoetbal hollandais, on peut parler de sa version sud-africaine, le kasi flava. Bien loin de la tactique stricte implantée par Rinus Michels sur le banc de l’Ajax au début des années soixante-dix, le style de jeu est tout de même très agréable à regarder pour le spectateur neutre. Il naît dans les ghettos noirs et permet aux jeunes privés de liberté de pouvoir s’exprimer comme ils le souhaitent sur un terrain de football. « Notre sélection était vraiment l’alliance de joueurs très disciplinés et d’artistes imprévisibles du ghetto, explique Edward Motale. Ce mélange de races et de cultures faisait notre force ». Ainsi grâce à de l’insouciance et de la créativité, les Bafana Bafana arrivent à battre l’Algérie en quart de finale (2-1) puis le Ghana en demi (3-0) avant de retrouver l’Egypte en finale. La rencontre la plus importante de l’histoire du football sud-africain se joue dans une atmosphère particulière. En effet, contraint d’ouvrir les portes du stade suite à des tentatives de milliers de supporters d’abattre les barrières pour y entrer, le Soccer City Stadium se retrouve le 3 février 1996 avec 90000 spectateurs en son sein au lieu des 80000 prévus. Le sélectionneur Barker explique cet engouement : « Les Sud-Africains noirs avaient supporté les Springboks et, dans une démonstration de soutien et de réconciliation, de nombreux supporters blancs ont réservé leurs billets en ligne pour la finale de football. Cependant, les fans noirs se sont retrouvés incapables d’obtenir des billets par les canaux habituels ». Une ferveur incroyable rythme le match comme elle a rythmé l’ensemble de la compétition. Comme durant toute cette quinzaine, cela sourit à l’Afrique du Sud qui s’impose deux buts à zéro face aux Pharaons. Cette victoire, comme celle de la Coupe du Monde de rugby, permet de faciliter la transition politique du pays et d’unir un peu plus des hommes encore séparés cinq ans auparavant.

L’unité après 1996

Mandela CAN 1996
Nelson Mandela adulé par la foule avant la finale

Partout dans le pays des scènes de liesse se font remarquer. Rien n’a été aussi fort à l’intérieur des frontières sud-africaines que ce sacre en termes de cohésion sociale. Le football, sport majoritairement noir, venait de rendre cette communauté heureuse après tant d’années de souffrance. En plus des personnes de couleurs représentant 80% de la population du pays, les Blancs ont appris à aimer ce sport et ainsi à vivre ensemble. Le capitaine Neil Tovey raconte le moment où Nelson Mandela lui remet le trophée : « Il s’est approché et m’a dit : ‘Merci pour ce que vous avez fait pour votre pays’. C’était typique de Mandela ! Me remercier moi, alors que nous lui devions tout ». Cette symbiose va durer un temps seulement. La Coupe du Monde 1998 sera une grande première pour l’équipe nationale mais aussi le point de rupture des succès enchanteurs. La génération dorée sud-africaine s’apprête en effet à laisser place à des joueurs moins talentueux et au fil du temps moins portés par la ferveur locale. A l’heure où nous écrivons ces lignes, ils ont été sortis quatre fois dès les phases de poules lors des six dernières éditions de la Coupe d’Afrique des Nations. De la même façon, le mondial 2010 que le pays a réussi à organiser grâce à l’influence de Mandela s’est conclu par une élimination sans saveur en terminant troisième du groupe derrière l’Uruguay et le Mexique – avec comme seule consolation de battre la France qui n’avait que faire de cette compétition.

La CAN de 1996 semble aujourd’hui bien loin, que cela soit en terme sportif ou social. Si les Springboks se sont une nouvelle fois imposés lors de la Coupe du Monde de rugby l’an dernier, cela ne crée toujours pas le même engouement que celui qu’on peut apercevoir lors d’un simple match remporté par les Bafana Bafana. Leurs performances depuis vingt ans ne transmettent plus l’espoir et le rêve dont la population a besoin. Cela fait sept ans que « Madiba » est décédé et son pays ne ressemble pas tellement à son idéal. Il a gouverné en formant un gouvernement d’union nationale dont ses successeurs se sont peu à peu éloignés. Si l’ANC reste au pouvoir, elle montre des signes d’affaiblissement dans un pays où le taux de criminalité est l’un des plus élevé du monde, avec une moyenne de vingt-mille meurtres par an. En septembre dernier, des dizaines de migrants ont été tués lors de manifestations à Johannesburg, s’ajoutant aux nombreux pillages dont sont victimes les agriculteurs blancs ou à la crise économique qui s’étend depuis 2008.


Le pays au drapeau multicolore et à l’hymne en six langues ne semble plus uni. Certains rejettent même la faute sur Nelson Mandela ; coupable, selon eux, d’avoir aboli l’apartheid politiquement mais pas économiquement. La crise mondiale fait toujours autant de dégâts en Afrique du Sud où les inégalités sont croissantes. L’exemple le plus éloquent de la pauvreté est le salaire minimum qui, malgré une augmentation en 2019, plafonne à seulement 220 euros. L’idéal souhaité par Mandela semble bien loin et son ombre s’apparente plus à un symbole historique qu’à un exemple politique. On pourrait donc aisément penser que le surnom de « nation arc-en-ciel » ne correspond pas à la réalité. Pourtant, après plus de trente ans de pluie et cinq années ensoleillées, le spectre de couleur sud-africain tend à disparaître tel un mirage auquel on a aimé croire.

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