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Bordeaux, la peur du vide

Cette semaine est celle de toutes les peurs en Gironde. En pleine crise interne, Bordeaux et son président Frédéric Longuépée se rendent devant la DNCG ce jeudi après avoir reporté leur audition prévue le 7 juillet. Si King Street suspend ses frais, la rétrogradation du club sera inéluctable, mettant fin à deux années chaotiques chez les Girondins. 


Un marasme qui dure depuis plusieurs mois

A Bordeaux, l’ambiance actuelle est inquiétante et elle a été encore plus exacerbée ces dernières semaines par un nouveau logo vivement critiqué par les supporters. Mais les tensions entre les Ultramarines, premier groupe de supporters bordelais, et la direction ne datent pas d’hier. Durant l’été 2018, M6 a décidé de vendre le club après 19 années à sa tête. King Street et le General American Capital Partners (GACP), un fonds d’investissement américain, ont repris en main le club. 

Mathias Edwards, journaliste pour So Foot, suit de très près l’actualité des Girondins de Bordeaux. “Dès le rachat, Joe DaGrosa, le président de GACP avait annoncé la couleur : s’appuyer sur la marque “Bordeaux”. Et c’est toujours le cas, bien que GACP ait été écarté. Le nouveau logo, dans lequel “Girondins” est minoré, en est la preuve. C’était d’ailleurs déjà le cas sur tous les visuels depuis le rachat”, dit-il. Alain Juppé, alors maire de Bordeaux, qualifie de “chance” ce rachat. “Quant aux Ultramarines, ils avaient mis en garde contre les nouveaux propriétaires avant même le rachat, avec l’opération #HandsOfFCGB”, rappelle Mathias Edwards. Dès le 14 septembre 2018, ils organisent une manifestation à Bordeaux, affichant une banderole “FCGB : un monument en danger”. Le mariage à peine acté, la perspective de divorce pointait le bout de son nez.

La fracture va s’intensifier tout au long de ces deux années pendant lesquelles quatre entraîneurs se succèdent (Gustavo Poyet, Ricardo et Eric Bédouet en duo et Paulo Sousa) pour des résultats décevants. Léo est un supporter bordelais et comme nombre d’entre eux, la situation actuelle du club le rend triste. “Les dirigeants ne sont pas là pour réellement aider le club, le projet sportif est quasiment inexistant, les dettes sont énormes, on voit mal comment la situation pourrait s’arranger rapidement”, admet-il. Dans ce chaos qui règne du côté de la Gironde, un nom cristallise toutes les tensions et se retrouve sur toutes les lèvres. 

Longuépée, la cible prioritaire de la fronde

A la fin de l’année 2019, King Street rachète les parts de GACP et devient seul actionnaire du club. Comme dévoilé à l’époque par RMC Sport, King Street et GACP étaient en conflit notamment à cause du train de vie luxueux mené par les hommes forts de GACP, Joe DaGrosa et Hugo Varela en tête, aux frais du club. Au moment où King Street prend seul le pouvoir au sommet des Girondins, les comptes présentent un déficit de 35 millions d’euros. Frédéric Longuépée est nommé PDG contre l’avis des Ultramarines qui avaient déjà manifesté leur mécontentement à l’encontre du nouveau président du club.

Le 3 décembre 2019, Bordeaux accueille Nîmes. Les rumeurs du rachat des parts de GACP par King Street ont déjà circulé et après 11 minutes de jeu, des supporters bordelais venus du kop commencent à envahir la pelouse. Clément Turpin interrompt la rencontre pendant 26 minutes, le temps pour les joueurs de Paulo Sousa de s’expliquer avec leurs propres supporters. Ces derniers regagnent le virage, déployant une banderole hostile à Longuépée et Antony Thiodet, le responsable marketing. La victoire éclatante des locaux (6-0) sera alors anecdotique et ne calmera pas la fronde des supporters. 

“On peut reprocher bien des choses à Longuépée, mais une chose est sûre, c’est qu’il est costaud mentalement. Vu de l’extérieur, rien ne semble l’atteindre”

Mathias Edwards

Si l’année 2020 a jusqu’à présent été rythmée par le Coronavirus, à Bordeaux, le conflit entre les Ultras et la direction n’a pas cessé. Bien au contraire. Longuépée semble plus que jamais seul contre tous alors que King Street reste bien silencieux. Ces dernières semaines, de nombreuses personnalités ont pris la parole. Pierre Hurmic, le nouveau maire EELV de Bordeaux, a réclamé le départ du président Longuépée pour ramener un minimum de stabilité dans le club. Des anciens joueurs, comme Lilian Laslandes, Marc Planus ou encore Bixente Lizarazu, se sont également exprimés dans les médias, fustigeant le projet des nouveaux actionnaires, alors que d’autres ont affiché leur soutien aux Ultramarines avec l’opération #NousLesGirondins qui a abouti sur une grande manifestation place Pey Berland le 27 juin dernier. Pour Mathias Edwards, “la situation de Frédéric Longuépée est tenable, dans la mesure où il a la confiance de King Street, qui l’a choisi. On peut reprocher bien des choses à Longuépée, mais une chose est sûre, c’est qu’il est costaud mentalement. Vu de l’extérieur, rien ne semble l’atteindre”.

La DNCG comme juge de paix

Les Girondins de Bordeaux jouent une partie de leur avenir devant la Direction nationale du contrôle de gestion ce jeudi. King Street est sur le reculoir depuis le report de l’audition initialement prévue le mardi 7 juillet. Plusieurs options se dégagent. King Street peut très bien se porter garant et assurer la solvabilité du déficit qui, malgré les ventes de Paul Bernardoni à Angers (7,5M) et de Yassine Benrahou à Nîmes (1,5M), est d’environ 30 millions d’euros. Dans ce cas, Bordeaux serait maintenu en Ligue 1 mais avec un probable encadrement de la masse salariale (qui a sérieusement augmenté sous GACP) et peut-être une interdiction de recruter. En revanche, si King Street cesse ses investissements, Bordeaux pourrait sérieusement risquer une rétrogradation administrative. En cas de reprise, la rétrogradation serait plus douce avec un recul d’un échelon, en Ligue 2. Sans repreneurs, c’est depuis le monde amateur et la Nationale 2 que Bordeaux pourrait repartir. Ces différents cas de figure divisent les supporters et suiveurs du club. Un mal pour un bien ? Certains le pensent sérieusement. Mathias Edwards est plus nuancé. “Mieux vaut une équipe authentique, fidèle à ses valeurs, en division inférieure, ou un club qui renie son identité en L1 ? Là est tout le dilemme. Une rétrogradation en N2 pourrait être une belle aventure. Les Strasbourgeois et les Toulousains gardent un souvenir ému de la remontée de leurs clubs avec une équipe faite avec des joueurs et un repreneur locaux. C’est même l’une des plus belles pages de leur histoire. Mais cela peut aussi tourner au vinaigre, comme pour Sochaux ou Auxerre, qui peinent à retrouver l’élite”. Léo reste également dans la nuance. “Cela peut être un mal pour un bien, mais que faire de tous nos joueurs ? Je vois mal comment on pourrait se débarrasser de certains joueurs avec des salaires démesurés. Ce serait des nouvelles bases sans doute mais qui serait prêt à investir pour faire revenir Bordeaux au top niveau ?” Il pointe ici plusieurs problèmes de taille pour les Girondins. 

En effet, GACP n’a pas lésiné sur les moyens concernant les contrats de certains joueurs. Pour girondins33, Florian Brunet, le porte-parole des Ultramarines, est ainsi revenu sur le contrat de Laurent Koscielny, arrivé à l’été 2019. “On s’est renseigné une fois les étoiles un peu enlevées des yeux et on s’est dit que Koscielny à 300.000€ de salaire mensuel sur 5 ans avec du 4 + 1 et des options de reconversion… on est sur un truc monumental. On paye un mec plus cher qu’on payait Gourcuff quand on avait un budget à 85M€ en étant sur le toit de l’Europe, alors qu’aujourd’hui le budget est à 63M€. À cette époque-là, Gourcuff touchait moins, il était à 250.000€. Koscielny, c’est encore plus, donc c’est une folie”. Ensuite, si King Street s’en va, qui pourrait racheter la valeur du club, apporter des garanties financières et supporter une masse salariale élevée ? “Si le club est maintenu, je vois mal King Street partir tout de suite. Il y avait des rumeurs de reprise mais les projets n’ont pas l’air extrêmement bien montés et la situation actuelle ne favorise pas vraiment les gros investissements”, nous confie Léo. Un troisième problème est soulevé par Mathias Edwards. “Pour Bordeaux, une rétrogradation en N2 poserait également le problème du stade, dont le loyer ne pourrait plus être assuré par le club. Il serait alors entièrement pris en charge par les collectivités, donc par le contribuable. Et ce serait terrible pour les salariés, qui pour la plupart perdraient leur emploi”. 

Un avenir flou pour Bordeaux

Même si la DNCG maintient Bordeaux dans l’élite du football français, son avenir n’en sera pas lisible et serein pour autant. Les actionnaires américains ne peuvent se satisfaire de l’image néfaste rendue par la situation désastreuse créée par le conflit avec les Ultramarines. En se portant garants, ils afficheraient leur volonté de ne pas totalement abandonner le club, le maintenant en vie en attendant peut-être de trouver un repreneur crédible. “Si le club est maintenu en L1, cela veut dire que King Street reste aux commandes, au moins à court terme. Ils ne vont pas renflouer les caisses pour partir avant d’avoir trouver un repreneur. D’autant plus qu’ils n’ont absolument pas envie de vendre à perte. Des rumeurs d’ouverture de capital courent, mais je n’ai pas d’information là-dessus”, précise Mathias Edwards. En attendant, la solution d’apaisement pourrait être de se séparer de Frédéric Longuépée pour envoyer un message positif aux Ultras, ce que ne croit pas Léo. “Si King Street ne voulait plus de Frédéric Longuépée, je pense qu’il serait déjà parti lorsque des leaks des Ultras sont sortis sur les réseaux (des enregistrements audios d’une réunion de la direction du club, réalisés à l’insu de Longuépée, ont fuité en mai dernier, ndlr)…J’ai plus l’impression que King Street fait la sourde oreille et laisse à Longuépée sa liberté”. L’autre solution d’apaisement, celle privilégiée par la direction, se situe dans le choix du nouvel entraîneur, un nom qui pourrait satisfaire toutes les parties et calmer les Ultramarines. Jean-Louis Gasset est la priorité mais Léo voit en Gabriel Heinze un “profil qui colle à ce dont le club a besoin”, alliant “compréhension tactique et formation des jeunes”. Mathias Edwards, lui, se montre plus prudent alors que Paulo Sousa n’a pas encore officialisé sa démission. “Il réfléchirait même de plus en plus à rester, en cas de départ de Frédéric Longuépée, qu’il accuse de l’avoir mené en bateau en ne lui disant pas la vérité sur le projet du club. Les joueurs, eux, se savent tous à vendre. La seule chose qui les retient sont les salaires très confortables que certains touchent”. Quoiqu’il arrive, l’été sera mouvementé en Gironde.   


Il apparaît peu probable que le nom du nouvel entraîneur soit dévoilé d’ici là ou que Paulo Sousa clarifie sa position. A vrai dire, toute décision concernant le futur des Girondins est suspendue aux mesures que le contrôleur financier prendra ou non à l’encontre du club. Les Ultramarines l’attendent avec impatience pour pouvoir organiser la suite du combat, que ce soit avec ou sans King Street, en Ligue 1 ou plus bas dans l’échelon du football français. 

Nicolas Mudry

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