Source : Twitter @jairbolsonaro
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Bolsonaro, le président des footballeurs brésiliens

Réputé pour son style inimitable, ses dribbles aux airs de samba, ses joueurs aussi vifs que vicieux ou encore ses nombreux groupes de supporters enflammés, le football brésilien dévoile une facette souvent méconnue du grand public : son rapport à la politique. Pourtant souvent dissocié du monde politique, le sport et plus précisément le football « est un champ de bataille d’idées » nous indique l’enseignant chercheur et anthropologue brésilien José Paulo Florenzano. Récemment, l’actualité nous a montré que le footballeur brésilien est une personne engagée politiquement, quelqu’un qui n’hésite pas à prendre position et à défier les stéréotypes qui lui collent à la peau. Comment comprendre un tel engouement politique au Brésil ? Jusqu’où ces prises de position peuvent-elles mener ? Y a-t-il un risque de dérive tant la polarisation peut sembler forte ?


Une conjoncture favorable à cette interconnexion entre football et politique

Portrait de J.P. Florenzano,

Comme nous le rappelle J.P. Florenzano, « le football au Brésil occupe une place centrale dans la culture et offre beaucoup de visibilité. C’est la raison pour laquelle les politiques s’y sont toujours intéressés et qu’ils ont toujours cherché à tisser des liens avec ce sport ». Les exemples marquants font légion. Prenons pour seuls exemples la Coupe du Monde de football 1970 remportée brillamment par la Seleção du Roi Pelé et utilisée par le régime militaire (1964-1985) afin d’étendre sa propagande nationaliste tout en créant de nouvelles chaînes de télévision gouvernementales. Ou la fameuse expérience de la Democracia Corinthiana menée dans les années 80 par le club de la zone Est de São Paulo, le SC Corinthians Paulista et ses emblématiques joueurs : Socratès, Wladimir et Casagrande en tête, pour mener la lutte contre la dictature et pour un retour à la démocratie par l’intermédiaire du mouvement Diretas Ja (expression portugaise signifiant « des élections directes maintenant »). Désormais, la grande majorité des joueurs cariocas affichent publiquement leur soutien à l’actuel président brésilien Jair Bolsonaro, et il semble plus que jamais que « la conjoncture présente se reflète dans la société ». À mesure que la dérive autoritaire de la présidence se précise et devient une menace de plus en plus plausible, les messages de sympathie à l’égard du polémique chef de l’Etat brésilien affluent de plus en plus. D’autant que ces derniers ne proviennent pas de n’importe qui : des anciennes gloires du football brésilien comme Ronaldinho, Cafu ou Rivaldo, mais aussi des actuelles stars comme Lucas, Felipe Melo et bien entendu Neymar. Un plébiscite qui démontre que Bolsonaro est devenu le « président des footballeurs brésiliens »[1]. Le football brésilien est-il voué à se calquer sur le régime politique du pays ? L’anthropologue spécialiste du football brésilien, J.P. Florenzano nous explique qu’une deuxième expérience similaire à la démocratie corinthienne n’est pas inenvisageable. « Si la menace continue vers un projet plus autoritaire au Brésil et que la société civile se mobilise contre cela, la résistance contaminera le milieu du football ». La mobilisation semble déjà être en marche contre le projet autoritaire puisque certains groupes de supporters se sont déjà organisés pour manifester en faveur de la démocratie, comme la Gaviões da Fiel, qui n’est autre que le plus grand groupe de supporters des Corinthians. Les athlètes aussi se mobilisent, à l’image de Casagrande dont le mouvement « Esporte pela democracia » (Sport pour la démocratie) réunit plusieurs sportives et sportifs derrière un projet de défense des institutions démocratiques, de dénonciation des violences policières et de lutte contre le racisme. « A mesure qu’avance cette menace d’un coup d’Etat au Brésil, la résistance sera toujours plus grande, dans tous les domaines, dont le sport et à ce moment-là il y aura une polarisation des sportifs, entre ceux qui s’identifient à Bolsonaro, comme Felipe Melo qui pourrait très bien apparaître au sein du gouvernement du président comme ministre des sports, et ceux qui se mobiliseront pour défendre la démocratie ».

Une exception brésilienne ?

Socrates tournant le dos à la junte militaire.

Sport et politique font rarement bon ménage. Du moins c’est l’idée que l’on se fait. Jugés trop peu éduqués ou pas assez proches de la réalité sont d’autant de stéréotypes attitrés aux sportifs en général et aux footballeurs en particulier. Le Brésil paraît alors faire office d’exception en matière de lien entre les deux domaines pour toutes les raisons citées précédemment. Serait-ce parce que « le football est une culture populaire, le symbole de la nationalité brésilienne », comme nous le rappelle J.P. Florenzano ? Disons oui, mais pas seulement. Il est vrai que dans un pays où ce sport à une telle importance, la société se retrouve forcément en interaction avec celui-ci. En tant que culture populaire, il est considéré comme appartenant au peuple brésilien, comme un socle de l’identité brésilienne. Jouer au football au Brésil est une habitude, un récital, une messe à ne pas manquer. Toutefois, l’explication de cette relation étroite entre football et politique repose dans un autre élément important : la tradition démocratique du pays. Si « l’Europe a une tradition de démocratie et dispense l’athlète de se positionner en politique du fait de l’alternance politique qui existe […] ici au Brésil, ce n’est plus une question de droite ou de gauche, mais un projet autoritaire qui souhaite rompre avec le régime démocratique » indique J.P. Florenzano. Le Brésil est « un pays qui ne possède pas de démocratie solide », un pays qui reste marqué par une expérience autoritaire et dictatoriale récente et douloureuse. Il fallu attendre 2009 pour voir être créée une Commission Vérité visant à éclaircir les crimes commis pendant la période militaire, même si cette dernière n’a pas pour but de punir les coupables. La question de la mémoire entre en jeu et l’absence de reconnaissance de cette dernière conduit à cette situation. La situation du Brésil est similaire à celle des Etats-Unis où de nombreux athlètes, dont LeBron James et Colin Kaepernick sont les plus illustres représentants, ont pris position contre Donald Trump. La polarisation intervient dans ce type de situation explique l’anthropologue brésilien, lorsqu’on est « face à un gouvernement qui n’est plus une question de droite ou de gauche, conservateur ou progressiste, mais un gouvernement qui menace la démocratie, je pense que tous se sentent dans l’obligation de prendre position contre ce dernier ». Il étend même en supposant qu’une victoire de Jean-Marie Le Pen aux élections présidentielles en France aurait surement conduit les sportifs à prendre position, comme l’avait notamment fait Lilian Thuram au moment des émeutes de 2005 dans les banlieues en critiquant la déclaration stéréotypée de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur. L’exception brésilienne semble donc être quelque chose de conjoncturel, quelque chose de relatif au moment présent et à la menace d’une dérive autoritaire.

Le footballeur, une véritable figure d’influence ?

Juninho, actuel directeur sportif de l’OL.

Si le footballeur brésilien est tant lié à la politique, si l’image du football attire autant l’intérêt des dirigeants, alors son rôle ne peut pas être nul. Le football « offre beaucoup de visibilité, c’est une stratégie politique » indique notre intervenant. Le football offre une popularité aux dirigeants politiques, il leur accorde un certain crédit, une certaine confiance de la part de la population. La défaite cinglante face à l’Allemagne lors de la demi-finale de Coupe du Monde dans son pays, a tout de même fait perdre à la Seleção et aux joueurs brésiliens « cet effet magique d’enchanter et attirer les foules ». J.P. Florenzano poursuit en disant « que le football brésilien traverse une crise très importante et qu’elle se reflète sur le pouvoir d’influence des discours et positionnements du football par rapport à la société. La société continue à influencer le football, mais je ne sais pas si le contraire est encore vrai ». La crise de confiance est réelle, comme elle l’est au niveau politique. L’élection de Jair Bolsonaro tient avant tout de la décrédibilisation du Parti des travailleurs, fondé par Lula, à la suite des révélations de corruption généralisée faites par l’opération Lava Jato. Le parti de centre gauche qui était au pouvoir de 2003 jusqu’à 2016 et l’impeachment subi par Dilma Roussef n’a pas su se relever de cette enquête qui a mené jusqu’à l’emprisonnement de Lula. L’interview donnée par Juninho Pernambucano au Guardian, dénonçant les violences policières commises au Brésil, ainsi que le racisme institutionnel présent dans le pays est un phénomène minoritaire. « Juninho représente une minorité, qui a une pensée critiques, qui s’identifie aux mouvements sociaux et qui a une très bonne lecture du racisme dans la société brésilienne, de combien le racisme est présent dans les structures et de la violence policière qui n’est pas quelque chose qui touche seulement les Etats-Unis » se lamente l’anthropologue brésilien. Si les Etats-Unis ont connu récemment de nombreuses mobilisations à la suite des violences policières, il ne faut pas oublier que « cette pratique récurrente et quotidienne de violence contre les pauvres et les noirs s’observe aussi dans les périphéries de São Paulo et des autres grandes villes ».


Football et politique peuvent sembler éloignés, mais ils sont depuis toujours reliés. « Le football a toujours été idéologique. L’idée qui veut que la politique et le football ne se mélangent pas est déjà un discours idéologique. Le football véhicule un message idéologique, en faveur du capitalisme, de la compétition, il y a donc toujours eu une relation entre football et politique » déclare J.P. Florenzano. Les joueurs prennent position, donnent leur avis, apportent une valeur ajoutée à une candidature grâce à la visibilité qu’ils offrent. Ils ne sont pas seuls, les clubs aussi ont ce pouvoir. Historiquement alignés sur le pouvoir, un club comme Flamengo est aujourd’hui associé, par le biais de l’image de son président, au président Bolsonaro. C’est ce que regrette l’anthropologue brésilien, qui trouve « lamentable ce qu’il se passe, mais il y a aujourd’hui au Brésil un club, Flamengo, qui est le club le plus populaire du pays, associé à cause de son président à un gouvernement intolérant, autoritaire et anti-démocratique ». Cette articulation contradictoire entre des joueurs de football issus de milieux défavorisés, ou bien des clubs populaires, et un président peu favorable au maintien d’un régime démocratique et peu enclin à aider les classes les moins aisées n’est autre que la réalité. Si le football est un champ de bataille, alors le Brésil est en pleine guerre.


Jules Guisset.

[1] Alexandro Pedro, « Jair Bolsonaro, futur président des footballeurs brésiliens ? », Le Monde, 26 octobre 2018.

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