L'humeur de la rédac'

BeIN SPORTS, sur le chemin de l’immoralité

L’excitation était à son comble, l’attente à son paroxysme. Le retour tant espéré de la Serie A prenait enfin forme. La veille de la fête de la musique, en un samedi ensoleillé, le Toro recevait Parme. Tous les amateurs du calcio allumèrent leur poste, ne dissimulant pour rien au monde leur joie à l’idée de jouir à nouveau de leur football préféré. Belotti, Sirigu, Nkoulou et Baselli sont de retour dans une rencontre cruciale pour le maintien de l’historique formation du Piémont. La tension se ressent jusque dans la voix du commentateur italien de la Rai.

Et puis, soudain, le choc. En France métropolitaine, tout comme en Outre-mer, c’est la Süper Lig turque à l’honneur sur la première chaîne qatarie. Le tifoso change alors nerveusement de canal, cherchant désespérément son sauveur, celui qui retransmet le précieux sésame. Mais rien n’y fait. Du premier au dixième canal, pas de Serie A. Ouvrant twitter, son réseau d’information privilégié, ce même tifoso fait face à une incompréhension similaire de la part des autres suiveurs de toujours du championnat italien. Pas de Torino-Parma et encore moins de Verona-Cagliari, malgré le teasing de « Pippo Genin », commentateur attitré de la chaîne.

L’indignation se veut pourtant modérée. Deux rencontres de milieu de tableau, sans grande formation du Calcio aux nombreux supporters dans l’Hexagone, ne suffisent pas à déchaîner la twittosphère. Tout du moins, pas encore. Car, le lendemain soir, place à la révélation de la saison, au jeu le plus séduisant d’Europe, l’Atalanta. Le Gasperini-De Zerbi, c’est un peu comme le réveillon, on l’attend toute l’année et on n’est jamais vraiment déçu. Sassuolo à Bergame, dans la ville la plus meurtrie d’Italie, c’est tout le pays qui retient son souffle à l’idée de revoir les protégés du Mister délivrer une masterclass pour signer leur retour sur le rectangle vert avec la manière. Et, si Papu Gomez et ses partenaires ne décevront personne, le diffuseur de la Serie A en France fait de nouveau faux bond. Un coup en traître, que la programmation ne laissait en aucun cas transparaître. Quant à l’Inter de Conte et la Samp de Ranieri, ils sombrent dans le même oubli.

Là, Twitter se fâche. Deux soirées d’affilée sans Serie A. Après trois longs mois d’attente et d’espérance. La trahison est trop grande pour rester muet. Deux soirées volées à des passionnés en manque, sans la moindre communication de la part de l’intéressée. Aucune réponse aux abonnés de la première heure, qui manifestent leur incompréhension et leur mécontentement. Ou bien une seule, factuelle et sans intérêt : la chaîne reconnaît, a posteriori, ne pas avoir diffusé les rencontres. Sans donner la moindre explication, la moindre justification, alors que bon nombre de ses abonnés ne consomment que la drogue provenant des terres transalpines. Et surtout, aucun signe d’indemnisation à l’horizon. BeIN emprunte le dangereux sentier de l’indécence.

Investigations faites, les autres médias footballistiques révèlent un conflit entre la Lega Serie A TIM et la chaîne qatarie sur le versement des droits TV. BeIN réclamerait une indemnisation pour l’arrêt brutal du championnat dont elle est l’unique diffuseur en France et refuserait de payer les dernières tranches juridiquement nécessaires à l’acquisition des droits exclusifs. Mais le silence troublant de ses services de communication, que ce soit auprès de ses clients ou de ses consultants, dissimule en réalité un nouvel acte dans le conflit qui oppose le Qatar à l’Arabie Saoudite. Au sein d’une rivalité exacerbée entre les deux puissances de la péninsule arabique, l’ascension de BeOUT Q, chaîne pirate qui retransmet les programmes de BeIN SPORTS avec quelques secondes de décalage, est à l’origine de tensions inédites dans le domaine sportif. Et les Qataris ne semblent pas voir d’un bon œil le rapprochement entre les instances italiennes et saoudiennes, marqué par l’organisation de la dernière Supercoppa à Riyad. Alors, en guise de vengeance, le diffuseur invisibilise le championnat italien.

Mais qui pâtit réellement de cette décision ? Le passionné, l’amateur de football italien en France, évidemment. Celui auquel on répond sans aucune forme de compassion : « si t’es pas content, t’as qu’à résilier ». Tout à fait. Résilions, toutes et tous. Ensemble. Car la politique menée par BeIN SPORTS constitue une preuve de plus, s’il en fallait, que le streaming est aujourd’hui le seul recours du football populaire. L’instauration de prix toujours plus indécents pour accéder aux contenus footballistiques constituent aujourd’hui la plaie d’un système dérégulé, d’un capitalisme qui a corrompu l’essence même de notre sport, et a contribué à le rendre de plus en plus invisible pour ceux qui ont y contracté la plus forte addiction. Et voilà maintenant que l’on se refuse d’octroyer au passionné le droit de regarder ce pourquoi il se saigne aux quatre veines tous les mois ! L’opium du peuple, volé au peuple.

Alors oui, résilions, ensemble. Et faisons la part belle au streaming et autres voies alternatives. Car, à ce petit jeu-là, le particulier sera gagnant.

La Rédac’.

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