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Aspire Academy, le Qatar de demain ?

Depuis 2005, le Qatar développe un projet sportif de plus en plus ambitieux. Plus de deux-cent cinquante hectares d’infrastructures sportives, plusieurs dizaines de terrains de football en gazon, des salles de musculation à la pointe de la technologie, d’innombrables piscines et lieux de détente et récupération… Une merveille, un bijou qui ferait rêver tout sportif de haut niveau. Derrière tout ceci, un objectif majeur : former les grands sportifs de demain et bâtir une équipe capable de rivaliser avec les nations majeures du football lors de la Coupe du monde 2022. Une compétition qui se déroulera dans l’émirat du Golfe. Quels moyens sont mobilisés et surtout pour quels résultats ?

Par Jules Guisset.


« Aspire Today. Inspire Tomorrow »

Deux jeunes qui aspirent à devenir les futurs Mbappe et Pogba Qataris.

Cinq ans avant de savoir qu’il serait l’heureux élu pour accueillir la plus grande et prestigieuse compétition de football au monde, le Qatar voit déjà l’avenir en grand et investit massivement dans un projet de formation des futurs joueurs de sa sélection. L’Aspire Academy, initialement ouverte à la fois aux jeunes qataris, mais aussi et surtout à de jeunes footballeurs africains, a pour mission première la formation. Grâce à une politique de naturalisation, parfois outrancière, l’émirat gazier est parvenu à constituer, de manière éclair, des équipes de haut-standing capables de rivaliser avec les nations les plus prestigieuses. Mais le problème était que, trop souvent, ces équipes qataries n’avaient alors pas grand-chose de qataries. Pour ne prendre qu’un seul exemple, qui avait bien défrayé la chronique à l’époque : l’équipe nationale de handball du Qatar, pays-hôte du Mondial 2015, qui ne comptait que quatre joueurs natifs sur les dix-sept sélectionnés. Composée du champion du monde français Bertrand Roiné, de deux bosniaques, d’un espagnol ou encore d’un cubain entres autres, la sélection nationale a de quoi faire sourire. Cette stratégie s’est quand même révélée payante, puisque le Qatar dispute cette année-là une finale de prestige contre la France, remportée par les tricolores (25-22).

Les 7 Mercenaires version qatarie.

Toutefois, le Qatar se retrouve assez vite freiné dans sa volonté expansionniste de naturalisation à tout va. Basé sur le même principe dans le football, le Qatar n’hésite pas à naturaliser nombre de Brésiliens et autres Sud-américains à tour de bras dans le but d’être compétitif le plus rapidement possible. En réaction à cela, la FIFA promulgue alors de nouvelles régulations en 2008 et 2014 en faveur de la démonstration d’un « lien évident » entre le joueur et le pays qu’il souhaite représenter. L’organisation internationale précise cette mesure, le joueur devant : être né sur le territoire de l’équipe concernée ; avoir sa mère ou son père biologique né(e) sur le territoire de l’équipe concernée ; sa grand-mère ou son grand-père né(e) sur le territoire de l’équipe concernée ; ou alors avoir vécu pendant au moins cinq ans après avoir atteint l’âge de 18 ans sur le territoire de l’équipe concernée pour pouvoir être sélectionnable. Revirement de situation pour le Qatar qui mise alors tout sur son projet Aspire Football Dreams pour former son équipe nationale de demain. L’Académie continue d’accueillir des jeunes joueurs en provenance des pays émergents, voire des pays les moins avancés. Se décrivant comme un projet humanitaire, Football Dreams donne la chance à des milliers de jeunes de profiter du luxe et du confort de l’Aspire Academy qui après s’être implantée à Doha, a ouvert une académie satellite au Sénégal. Avec une détection mondiale qui s’organise autour de trois continents (Afrique, Asie et Amérique du Sud), ce sont environ 250 000 joueurs qui sont supervisés, mais seulement une vingtaine de jeunes de 13 ans qui sont retenus pour intégrer l’académie. Education privée, avantages sociaux et médicaux, lieux de résidence, nourriture et surtout activités sportives avec des coachs professionnels, des entraînements de haut-niveau et des matchs amicaux internationaux, tout est fait pour donner l’opportunité à ces jeunes joueurs de progresser et de devenir les nouvelles stars du football. Aspire Zone Foundation, la société créatrice de l’académie a même racheté le club belge, un temps à la dérive, d’Eupen pour y envoyer ses meilleurs jeunes joueurs de manière qu’ils s’aguerrissent dans un championnat plus compétitif que celui qatari.

Une stratégie sportive efficace ?

L’objectif du Qatar est autant sportif que diplomatique. Pays d’environ 2,5 millions d’habitants, le Qatar est loin d’être un géant démographique. Grand producteur de gaz et de pétrole, il est assis sur une richesse immense qui lui permet d’être en mesure de peser sur la scène internationale. Pour accroitre son soft power, le Qatar a fait le pari du sport et surtout du football. Avec d’une part la stratégie d’investissement dans les clubs européens, à l’image du PSG ou du FC Barcelone, et de l’autre la volonté d’organiser des événements sportifs internationaux, l’objectif du Qatar est « de miser sur la diplomatie du football, de gagner de la visibilité grâce à ce sport et de développer leurs réseaux » analyse dans Le Parisien Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques. Avec l’organisation de la Coupe du monde, le Qatar a frappé un grand coup. Malgré les nombreuses accusations de corruption, la FIFA a récemment officialisé le calendrier de la compétition, qui se déroulera du 21 novembre au dimanche 18 décembre 2022. L’occasion pour le Qatar de montrer au monde entier qu’il est en mesure de rivaliser avec ses adversaires internationaux. Si le projet peut sembler ambitieux pour un pays qui n’a jamais participé à une phase finale de Coupe du monde, il apparaît de plus en plus raisonnable aux vues des récentes performances de l’équipe nationale du Qatar. Après avoir remporté la Coupe du Golfe Persique, ainsi que le Championnat d’Asie de l’Ouest en 2014, le Qatar a remporté l’année passée la Coupe d’Asie des nations (équivalent de l’Euro en Asie) avec un seul but encaissé. Le Qatar monte en puissance et peut remercier l’Aspire Academy, puisqu’au sein de son effectif, tous les joueurs de moins de vingt-cinq ans proviennent de ce centre de formation. Le travail de détection, de formation et de professionnalisation effectué par de ce dernier commence donc à porter ses fruits.

Almoez Ali avec les Grenats du Golfe.

Toutefois, même si cela est encourageant, plusieurs questions se posent lorsqu’au sein de l’équipe nationale du Qatar, on retrouve quatre joueurs naturalisés dont Karim Boudiaf né en France et Pedro Miguel Carvalho Deus Correia, et cinq joueurs originaires du continent africain. La stratégie qatarie est désormais tournée vers l’attrait de joueurs mineurs pour pouvoir les naturaliser ensuite, car face à l’étroitesse du marché local (environ 80% des habitants du Qatar sont étrangers) elle est l’unique solution possible. Mis en lumière par l’enquête du journaliste australien Scott McIntyre, certains doutes persistent pour les situations de quelques joueurs comme Bassam Hissam et Almoez Ali, nés respectivement en Irak et au Soudan. Dans ces deux dossiers, le Qatar entre en conflit avec ces Etats sur des questions de certificat de naissance des parents des joueurs, puisqu’il affirme que la mère de Bassam Hissam et les parents d’Almoez Ali sont nés sur le territoire, ce que l’Etat irakien et l’Etat soudanais démentent. S’il s’avère que le pays du Golfe est mis en tort, alors ces deux joueurs n’auraient pas pu prendre part à la Coupe d’Asie des nations 2019, puisqu’ils avaient à ce moment là respectivement 21 et 22 ans et donc pas l’âge minimum requis pour acquérir la nationalité selon le règlement de la FIFA (23 ans minimum si les trois premiers critères d’obtention de la nationalité ne sont pas remplis).


L’heure est encore au doute sur certains aspects, même si le Qatar semble aller dans la bonne direction. Si le pays du Golfe est encore loin d’être considéré comme une grande nation du football et que ses joueurs n’ont pas encore acquis de renommée internationale, l’avenir semble plein d’espoir pour cette jeune sélection. Le Qatar semble avoir trouvé le compromis le plus efficace et mise énormément sur la formation, même si la question de la naturalisation peut poser des problèmes, surtout lorsque le doute est présent. Le chemin est encore long, mais l’Aspire Academy n’est qu’au début de son ère et qui sait, peut-être que le nouveau Mohammed Salah aura un nom qatari.

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