Illustration : Juliette Fribourg
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L’homme qui murmurait à l’oreille de Pep’

Entraîneur aux résultats quelconques, apôtre du jeu de position, génie incompris, chasseur de métaphores et historien du football, Juanma Lillo ne laisse personne indifférent. Encore moins Pep Guardiola, qui a noué avec lui une relation spirituelle qui l’a guidé sur les sentiers de la gloire. Récit d’une idylle aussi injuste pour l’un que fructueuse pour l’autre.

Sebastian « El Loco » Abreu regorge d’anecdotes. Toutes collectées au détour des trente clubs qu’il a connus, des centaines de joueurs qu’il a côtoyés, des présidents, entraîneurs et autres personnages hauts en couleurs. Celle qu’il raconte, un sourire en coin, à la chaîne argentine TyC Sports vaut son pesant de cacahuètes : « J’avais dit à Guardiola qu’il y avait la plage, que le stade était très beau, que le groupe de joueurs était bon. » Une habile façon d’édulcorer la réalité des Dorados de Sinaloa, club nouveau-né bordant un parc aquatique et dont le terrain d’entraînement, jauni par l’incandescence du soleil mexicain, jouxte des bicoques en paille. C’est ici que Pep Guardiola, au crépuscule de sa carrière, joua ses derniers matches, bien souvent sous infiltration pour faire oublier des douleurs dorsales naissantes.

Mais la raison de sa venue au bout du monde ne fut ni le soleil, ni le tableau hyperbolique dépeint par son ami Abreu, et encore moins l’argent. Elle a un nom et s’appelle Juanma Lillo. Tout à la fois penseur du football, apôtre du beau jeu, philosophe et orateur d’exception, adulé par les romantiques et craint par les zélateurs du résultat. « Il n’a pas la reconnaissance qu’il mérite, prend d’emblée sa défense Gerardo Garcia, son ancien joueur à la Real Sociedad et finaliste de la Ligue des champions en 2000 avec Valence. Mais je pense qu’il a réussi quelque chose que peu d’entraîneurs ont réalisé, c’est obtenir la totale reconnaissance de ses joueurs, et avoir la capacité à vous rendre meilleur constamment. » Depuis sa rencontre en 1996 avec cet OVNI du football filant la métaphore comme personne, Guardiola est tombé sous le charme. Sinaloa serait le fief de son apprentissage d’entraîneur aux côtés de Lillo.

Le Catalan y apprit des notions en préparation physique, en diététique, en management, dépassa ses fonctions en endossant parfois le rôle d’adjoint de son mentor lors des matches des Dorados, et se nourrit du puits de savoir qui lui faisait face, le soir, autour d’un verre de vin. « Lillo, c’est un théoricien, quelqu’un avec une intelligence intuitive très aigüe, éclaire Thibaud Leplat, auteur de « Guardiola : l’éloge du style ». Il a une vraie connaissance de la généalogie du football et c’est aussi ce qu’il a enseigné à Pep. Le football ne vient pas de rien. L’ignorant pense qu’il est le premier à penser quelque chose ou qu’il est seul à le penser. Lillo, c’est totalement le contraire, il dit très bien qu’il n’a rien inventé. » Sous ses cheveux gris hirsutes, l’entraîneur espagnol est une invitation au savoir, au voyage historique et culturel. Exalté par son aura, Guardiola passa sa saison mexicaine à lire, réfléchir et penser le football.

« Lillo et Guardiola, c’est une relation de maître à élève. Mais de maître un peu maudit et d’élève plus politique »

Thibaud Leplat, auteur de “ Guardiola : éloge du style ”

À son retour en Espagne, au moment de prendre la réserve du FC Barcelone, le Catalan continua de faire appel aux conseils de son mentor. Préparer l’entraînement, gérer les relations dans un vestiaire, lever les doutes du débutant ou au contraire les confirmer pour y remédier… Dans l’ombre, Lillo guida les premiers pas de son ami sur le chemin du succès. Certains se demanderont bien ce que Guardiola pu tirer d’un entraîneur qui compte 34% de victoires dans sa carrière, mais qu’importe. La conception du métier de Juanma Lillo va de toute façon bien au-delà que la simple exigence de résultat. Elle embrasse avant tout l’échange, la culture et la diffusion d’une certaine idée du football. « Avec Guardiola, c’est une relation de maître à élève. Mais de maître un peu maudit et d’élève plus politique, poursuit Thibaud Leplat. C’est la relation qu’il y a entre l’inventeur et celui qui va démocratiser quelque chose. Pep a moins inventé que Juanma, mais il est plus méthodique. Il maîtrise l’objet social, il sait à qui il s’adresse et comment s’y adresser. »

Devoir de transmission

Pourtant, en dépit de sa réputation d’illuminé, Lillo est souvent consulté dans le football espagnol. Par des entraîneurs, mais pas seulement. Le Barça, par moment, l’a sollicité sur diverses questions attenantes à la philosophie de jeu et le natif de Tolosa a inspiré bon nombre d’entraîneurs passés chez les Blaugranas. « Parfois dans le foot espagnol, quand quelqu’un a un niveau intellectuel très au-dessus de la moyenne, il est presque mal vu, explique l’un d’entre eux. Mais je ne ferais pas exclusivement l’éloge de son art oratoire comme le font certains, mais de sa capacité de coach. J’ai toujours prêté beaucoup d’attention à ses systèmes de jeu comme le 4-2-3-1 ou sa façon d’aborder les relations avec les joueurs. » Lillo peut bien être étiqueté penseur fou du football et être abandonné à la marge de la normalité, il est lui aussi passé par la case « joueur » et a eu le temps d’observer, d’appréhender, de perfectionner la façon de gérer un vestiaire. Là encore loin du niveau d’un Guardiola qui jouait ses premiers matches au FC Barcelone quand Lillo se trouvait lui dans ses premières années d’entraîneur, la vingtaine à peine passée. Ce qui l’amène à un amour quasi-primitif du football, ce sport pour lequel ses pieds n’ont, à son grand regret, jamais été assez bons, mais pour lequel son cerveau le prédisposait, très tôt, à une carrière d’entraîneur. Gerardo Garcia se souvient d’un épisode à la Real Sociedad : « Il aurait tout donné pour pouvoir faire des touches (rires). C’était quelque chose qu’il aurait aimé faire en tant que joueur, c’est pourquoi il nous rappelait à chaque fois notre privilège de jouer. Lors de mon dernier match avec la Real, il m’a approché lors d’une remise en jeu et je lui ai dis : “Tenez, vous voulez faire la touche ?” Il a ri mais je sais qu’il aurait donné beaucoup pour sentir cette seconde en tant que joueur. »

En 2010, le Barça de Guardiola écrase 8-0 l’UD Almeria de Lillo, provoquant le licenciement de ce dernier. La cruauté de deux destins liés. (crédit photo : Reuters)

À défaut d’avoir été un footballeur qui compte, Lillo aurait pu être un entraîneur au sommet. Mais là encore, l’histoire fut cruelle. En 2003, lorsque Lluis Bassat se présenta à la présidence du FC Barcelone et désigna Guardiola comme futur directeur sportif, le milieu de terrain annonça l’arrivée sur le banc de Lillo en cas de victoire. Raté. Laporta rafla la mise face à Bassat, Guardiola s’exila au Qatar et Lillo repartit dans les tréfonds du foot espagnol, à Murcie. Mais l’œuvre de sa carrière ne figurera probablement jamais sur sa fiche Wikipédia. Pour en saisir l’essence, il faut sûrement écouter ses anciens joueurs, dont certains qui n’ont pas hésité à le suivre au bout du monde, comme Modeste M’Bami au Millonarios, en Colombie, ou Sebastian Abreu, lorsqu’il fallut traverser l’Atlantique pour rallier la Real Sociedad.

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Elle tient, en grande partie, dans la transmission. Juanma Lillo connaît par cœur ceux qui l’ont précédé, qu’ils aient 10 ou 40 ans de moins, et nourrit une certaine plénitude à apprendre et partager avec ceux qui lui succéderont. Qu’ils s’appellent Guardiola ou soient inconnus au bataillon. « Ce qu’a cherché Pep avec lui, c’est aller au fond du football. C’est une des rares personnes dans le football mondial qui fait ce travail de régénération permanente, de réflexion constante sur le jeu, développe Thibaud Leplat. Ils apportent la même importance à la discussion, avec qui qu’elle soit. Le football pour eux, c’est d’abord un sport de l’esprit, un truc que t’échange. » Gerardo abonde en ce sens et rembobine : « Quand on était à la Real Sociedad, il avait eu le désir de créer une école d’entraîneurs qui aurait proposé aux joueurs voulant devenir coaches de se former. » Un projet concrétisé quelques années plus tard. Sans Lillo, débarqué après deux accessions manquées, jouant de malchance et handicapé par les problèmes économiques du club.

Ils ont aussi inspiré Guardiola…

Jeu de position, dogmatisme et pyramide

Génie damné, le Basque a, en quelque sorte, érigé ce lien social comme facteur dominant de son idée de jeu. Comme Guardiola et les fanatiques du jeu de position, il exige de chaque joueur de comprendre la partition de ses voisins sur le terrain et de leur vouer une confiance aveugle. « Une équipe, c’est un tout, on ne peut rien dissocier. Un joueur, positionné à un certain endroit, peut faciliter un contexte à l’autre bout du terrain sans pour autant toucher le ballon », lâchait un jour Lillo au détour d’une conférence de presse. Autrement dit, en occupant un espace, on en laisse d’autres libres. Patience et compréhension tactique sont les maîtres-mots. « Chaque joueur est différent. La difficulté, c’est de les unir dans le jeu, mais sans jamais perdre leur essence, résume Gerardo, qui a fondé une académie de football dans le pays basque. Pour lui, l’interprétation du jeu est très importante. En tant que joueur, on devait se demander comment on fait telle chose mais surtout pourquoi on la fait. Il m’a beaucoup aidé à comprendre le jeu et pourtant j’avais déjà 30 ans. Je regardais mes matches d’avant et je me disais à quel point j’aurais encore plus profité du football si j’avais eu Lillo plus tôt. »

« En tant que joueur, on devait se demander comment on fait telle chose mais surtout pourquoi on la fait. Il m’a beaucoup aidé à comprendre le jeu »

Gerardo Garcia Leon, joueur de Lillo à la Real Sociedad

De quoi relancer l’éternel débat : l’exigence dans la compréhension du football que requiert le jeu de position ne voue-t-il pas ce modèle à fonctionner seulement avec de grands joueurs ? Il est arrivé que certains esprits téméraires relativisent la réussite de Guardiola. « Heureusement qu’il gagne tout, il faut voir les joueurs qu’il a ! » Dans le livre de Marti Perarnau « Pep Guardiola : la métamorphose », Juanma Lillo bat en brèche l’argumentaire : « Quiconque prétend que le jeu de position ne fonctionne que s’il est joué par de très grands footballeurs ne veut qu’une chose : éviter la difficulté de mettre en œuvre cette philosophie complexe. »

Lillo, comme son élève, considère que l’intelligence de jeu se développe et n’est pas seulement intrinsèque. Hors de question, dès lors, de trahir l’idée qu’ils se font du football, quitte à passer à la moulinette médiatique et être qualifiés de dogmatiques forcenés comme ce fut le cas de Pep à son arrivée en Angleterre. « Ce sont des gens qui passent leur temps à se remettre en question, à chercher des nouveaux modèles, des nouvelles réponses, contredit Thibaud Leplat. Alors oui, il y a une idée qui revient sans cesse, c’est que ça doit être un football protagoniste, mais les idées, ils les réinventent constamment. » Depuis son arrivée sur les cimes du football mondial, l’entraîneur Guardiola n’a jamais arrêté d’échanger avec son maître spirituel, sans jamais que l’un ou l’autre ne tutoie l’overdose. Et Juanma Lillo n’y est pas pour rien dans certaines évolutions notables du Bayern à l’époque où Pep y officiait. Dans son livre, Marti Perarnau raconte comment les deux hommes ont ressuscité la pyramide, schéma de jeu à cinq attaquants particulièrement utilisé dans la première moitié du 20e siècle. Alors que Guardiola cherchait une solution pour affronter les équipes qui défendent bas, Lillo lui souffla l’idée lors de leurs nombreuses conversations téléphoniques et, fidèle à lui-même, lui refit l’histoire. Quelques jours plus tard, contre Cologne, Pep dégaina un 2-3-4-1 et l’emporta 4-0. Un sempiternel retour à l’image qui définit, peut-être un peu injustement, leur relation. Celui qui invente et celui qui démocratise. Mais le second sait ce qu’il doit au premier. « Comme Juanma a l’habitude de le dire » est sûrement l’une des phrases préférées de Pep Guardiola.

Texte : Antonin Deslandes
Illustration : Juliette Fribourg

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